Les forêts

Les forêts

Les forêts en libre évolution

Laisser une forêt en libre évolution, c’est comme délier les jambes à un athlète. Il se met à courir.

Gilbert Cochet

Ecrivain, agrégé de SVT, attaché au MNHN

Augmenter la richesse spécifique

Une forêt s’enrichit en vieillissant si elle est laissée en libre évolution. Les forêts en libre évolution accueillent à la fois une très grande variété d’espèces, dont certaies sont liées au stade âgé de l’écosystème. Ces forêts permettent aussi la venue ou la réintroduction d’espèces “clefs de voûte” (espèces ayant des influences majeures sur la structure et le fonctionnement de l’écosystème entier, telles que le loup ou le bison). La cascade trophique (voir l’exemple du Yellowstone ci-dessous) découlant de ces espèces clefs de voûte permet une importante diversité d’espèces animales, végétales et fongiques. 
Les forêts mélangées en libre évolution possèdent une meilleure résilience que lorsqu’il s’agit de peuplements monospécifiques cultivés. 

Contrairement aux forêts exploitées, dont les coupes éliminent de très nombreux vieux arbres, celles en libre évolution conservent intacts les stades âgés et sénescents qui accueillent 25 à 30% de la diversité biologique des forêts.

 

 

La forêt de Białowieża,, dernière forêt à haute naturalité d’Europe à cheval entre la Biélorussie et la Pologne, est si précieuse en terme de biodiversité qu’elle a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. On y dénombre par exemple plus de 12 000 espèces dont 7 000 sont liées au bois mort (insectes, mousses, champignons, lichens) (1).
Quant à la forêt de la Massane, dans les Pyrénées-Orientales, elle compte déjà 8 300 espèces sur seulement 336 hectares.

L'apport du loup, espèce clé de voûte dans le parc national de Yellowstone

Des loups gris (Canis lupus) ont été réintroduits en 1995 dans le parc national de Yellowstone, aux Etats-Unis, plus ancien parc national au monde classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. La venue de ce grand prédateur a engendré une modification des chaînes alimentaires et entraîné de multiples effets dans les interactions entre espèces et entre espèces et habitats. Le loup en tant que grand prédateur réduit les effectifs de certains herbivores comme les cerfs mais il permet aussi à plusieurs espèces de petits mammifères et d’oiseaux d’avoir de meilleurs effectifs en diminuant les populations de leurs prédateurs (coyotes). Ces interactions prédateur-proie ont des effets tout au long de la chaîne alimentaire, des herbivores à la végétation : c’est ce qu’on appelle une cascade trophique. 

L'enchaînement de la cascade trophique lié à l'arrivée des loups :

  1. Les loups ont réduit les effectifs de cerfs (wapitis), et ils ont modifié leur comportement en les forçant à être plus mobiles et en rendant l’accès à leur nourriture plus risqué
  2. Les espaces moins fréquentés par les ongulés, notamment certaines vallées où la végétation des berges des cours d’eau avait quasi disparu, ont commencé à se régénérer (certains arbres ont triplé de hauteur en six ans).
  3. Le retour des saules le long de certaines cours d’eau a permis le retour des castors.
  4. Leurs barrages créent des habitats pour différentes espèces (hérons, canards, grenouilles, etc.).
  5. Le loup élimine aussi des coyotes, permettant ainsi aux proies de ces derniers (oiseaux, petits mammifères) d’augmenter leurs effectifs.
  6. Cette disponibilité en proies profite également aux rapaces.
  7. Les carcasses des proies des loups profitent à de nombreuses espèces : rapaces, corvidés, petits prédateurs.
  8. Le développement de la végétation a freiné l’érosion des berges et le colmatage des frayères de certains poissons dans certaines rivières

La cascade trophique induite par la venue du loup se croise avec d’autres interaction prédateur-proie comme celle concernant les grizzlys et contribue à enrichir l’écosystème de Yellowstone qui évolue librement.

En bref :

La réintroduction des loups dans le Parc national de Yellowstone a eu de multiples conséquences en termes de prédation. Les loups ont eu un impact sur les populations de coyotes car ils éliminent les prédateurs de taille inférieure à la leur pour éviter toute prédation sur leurs jeunes. Cette baisse importante des populations de coyotes a permis à de nombreuses proies de ces derniers de retrouver des effectifs plus viables. Mais c’est l’impact sur les cerfs qui est le plus spectaculaire. En plus d’une réduction des effectifs de cervidés, les loups ont forcé les cerfs à être plus mobiles donc à avoir une pression moins forte sur la végétation feuillue (saule, tremble). Cette vigilance accrue des cervidés liée à la présence des loups est nommée l’écologie de la peur par les scientifiques. Les loups ont permis à la végétation des bords de rivières de se développer et ainsi de faire revenir les castors qui avaient déserté certains cours d’eau sans ripisylve. De même, grâce au retour des arbustes et à la diminution des cervidés, ils ont ainsi « restauré » des  frayères pour les poissons, jusqu’alors recouvertes par le piétinement des ongulés et l’écroulement de certaines berges.  

 Les forêts françaises et européennes sont exploitées depuis si longtemps que nous avons perdu jusqu’au souvenir de ce que peut être une forêt véritablement « vierge ». (…) Nous n’avons plus aucun exemple sous nos yeux. (…). Plus la forêt vieillit, plus elle est encombrée d’arbres morts et de troncs pourrissants et plus elle est riche et accueillante. Car une bonne partie de la biodiversité forestière est plus ou moins directement liée aux mille et une cachettes qu’offrent les vieux arbres. La continuité de l’habitat « bois mort » est indispensable pour permettre aux animaux peu mobiles, comme le coléoptère pique-prune, de perdurer.

L’abondance et la diversité des insectes sont telles que le groupe des oiseaux forestiers est lui aussi exceptionnellement diversifié. Leur avantage est que leurs territoires peuvent se superposer dans les trois dimensions de l’écosystème. On peut trouver à quelques mètres les uns des autres la bécasse, le gobe-mouche, toute la série des pics, le martinet noir et la cigogne noire. On trouvait même le grand tétras dans les forêts de plaines alsaciennes (forêt de Haguenau). La guilde des rapaces forestiers est énorme, beaucoup plus qu’on ne l’imagine. C’est sans doute le groupe qui a le plus perdu en France du fait d’une chasse intensive. Qu’ils soient nocturnes ou diurnes, ils représentaient, de loin, les prédateurs les plus abondants. On y trouvait également les rapaces supposés rupestres, comme le vautour moine, l’aigle royal, le hibou grand duc ou le faucon pélerin. (…) Prédateurs omniprésents, certes, mais bien incapables  de chasser un bison. C’est la le travail des loups organisés en meute, souvent guidés par un couple de grands corbeaux. Leurs cris annoncent à tous les charognards de la forêt qu’une carcasse toute fraîche est disponible.(…)

Avec la libre évolution, la forêt retrouve peu à peu des fonctionnalités perdues depuis longtemps comme l’impact des fèces des ongulés sur la dispersion des graines et les populations d’insectes. Il existe des plantes qui s’éteignent uniquement parce qu’elles ne sont plus dispersées par les herbivores.

G. Cochet, S. Durand

Ré-ensauvageons la France - 2018 - Actes Sud

Fertiliser davantage le sol

La fertilité du sol liée à sa litière et son humus est meilleure dans les forêts n’étant pas exploitées. Ajoutons que les espèces vivant dans les forêts récentes ne sont pas les mêmes que celles vivant dans les forêts âgées. Il faut laisser le temps aux espèces végétales peu compétitives des vieilles forêts de se développer, pour cela, un sol à haute valeur nutritive et donc non exploité, est à privilégier. Les paramètres écologiques tels que le PH et l’abondance en azote (qui augmente avec l’âge de la forêt) facilitent leur colonisation.

Les arbres à canopée dense des vieilles forêts recouvrent parfaitement le sol et maintiennent une ambiance forestière humide, vitale en cas de fortes chaleurs. Ils évitent ainsi une évapotranspiration du sol.

Laisser le cycle de décomposition se poursuivre dans les forêts en libre évolution permet un approvisionnement en nutriments majeurs pour le sol et aussi pour les êtres vivants (faune, flore, fonge).

Soulignons l’importance du rôle de la fonge, principal agent de décomposition. Plus de 90% des plantes doivent former des symbioses avec une ou plusieurs espèces de champignons pour exister. 

Une forêt peut repousser, mais si on détruit le sol, il faut plus d’un million d’années pour le reconstituer. (…) On n’est pas assez prudents en Europe avec la santé de nos sols.

Francis Hallé

écologue botaniste

Augmenter le volume de bois mort

Le bois mort constitue un précieux indicateur de la naturalité d’une forêt. Le volume et le type de bois mort permettent à de nombreuses espèces (mousses, lichens, champignons, insectes) de s’y développer. Les arbres morts peuvent servir à la fois d’abri et de garde-manger. Au même titre que les feuilles mortes, leur décomposition est également source de nutriments et d’énergie pour le sol. De plus les arbres morts au sol conservent l’eau et contribuent à l’ambiance humide des sous-bois.

Dans les forêts en libre évolution, laisser naturellement des arbres vieillir, mourir et tomber au sol permet au cycle forestier de la sylvigenèse de se dérouler de façon autonome et de laisser s’exprimer toute la diversité génétique des arbres.

Deux forêts limitrophes, une dans le parc national de Bavière et l’autre en République Tchèque, ont subi une invasion de scolytes, ces petits coléoptères xylophages. La forêt tchèque a vu abattre tous ses arbres touchés tandis que les gestionnaires allemands ont pris le parti de ne pas agir et laisser faire la nature. Ces deux gestions différentes ont mis en lumière le succès de la non-intervention. En effet, le bois mort laissé par les scolytes eux-mêmes a engendré la venue de leur prédateur : le cléridé à ventre rouge européen. Ceci a donc naturellement et entièrement mis fin à l’invasion et évité les problèmes suite à la coupe des bois côté tchèque.

Source : 

Le bois mort : une véritable source de vie !

Le bois mort est une partie très importante de l’écosystème forestier, car il joue un rôle indispensable dans le cycle de vie de nombreux organismes. Par exemple, les oiseaux nicheurs trouvent des opportunités de nidification dans les cavités des vieux troncs d’arbres. Des larves d’insectes spécialisées peuvent se développer dans le terreau de ces cavités, ce qui signifie à son tour un garde-manger rempli pour les oiseaux et autres insectivores. Les nutriments présents dans le bois sont également une source de nourriture pour les champignons.

Au total, 1/5ème des espèces animales et végétales sont inféodées à la présence de bois mort, ce qui correspond à environ 6000 espèces actuellement connues.

Volume de bois mort

Absorber davantage le rayonnement solaire

L’effet des rayons UV sur les organismes vivants peut être dangereux s’ils sont trop exposés. Une couverture végétale fournie au niveau de la canopée augmente le pouvoir réfléchissant du rayonnement solaire ou albédo qui maintient une certaine fraicheur dans le sous-bois.

Une vieille forêt abrite particulièrement ses habitants des rayons UV.

Bibliographie sur la forêt 

  • Braunisch, V. et al. Structural complexity in managed and strictly protected mountain forests: Effects on the habitat suitability for indicator bird species. Forest Ecology and Management 448, 139–149 (2019).
  • Cochet, G. & Durand, S. Ré-ensauvageons la France, Plaidoyer pour une nature sauvage et libre. (Actes Sud, 2018).
  • Rempel, R. S. et al. An indicator system to assess ecological integrity of managed forests. Ecological Indicators 60, 860–869 (2016).
  • Ugo, C., Lorenzo, S., Vittorio, G., Mauro, M. & Marco, M. Classification of the oldgrowthness of forest inventory plots with dissimilarity metrics in Italian National Parks. Eur J Forest Res 131, 1473–1483 (2012).
  • Larrieu, L. et al. Deadwood and tree microhabitat dynamics in unharvested temperate mountain mixed forests: A life-cycle approach to biodiversity monitoring. Forest Ecology and Management 334, 163–173 (2014).
  • Lombardi, F., Lasserre, B., Chirici, G., Tognetti, R. & Marchetti, M. Deadwood occurrence and forest structure as indicators of old-growth forest conditions in Mediterranean mountainous ecosystems. Écoscience 19, 344–355 (2012).
  • Environmental sustainability of energy generation from forest biomass | EU Science Hub. https://ec.europa.eu/jrc/en/news/environmental-sustainability-energy-generation-forest-biomass.
  • Kuehne, C. et al. Metrics for comparing stand structure and dynamics between Ecological Reserves and managed forest of Maine, USA. Ecology 99, 2876–2876 (2018).
  • More Of Everything – A film about Swedish Forestry. More Of Everything – A film about Swedish forestry. (2021).
  • Winter, S., Fischer, H. S. & Fischer, A. Relative Quantitative Reference Approach for Naturalness Assessments of forests. Forest Ecology and Management 259, 1624–1632 (2010).
  • Carignan, V. & Villard, M.-A. Selecting Indicator Species to Monitor Ecological Integrity: A Review. Environ Monit Assess 78, 45–61 (2002).
  • Cécile Barnaud et al. Is Forest Regeneration Good for Biodiversity? Exploring the Social Dimensions of an Apparently Ecological Debate. Environmental Science & Policy, 120 (2021), 63.
  • Les vieux arbres sont les gardiens des forêts : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-billet-sciences-du-week-end/les-vieux-arbres-sont-les-gardiens-des-forets_4962765.html

     

Les montagnes

Les montagnes

Les montagnes en libre évolution

Poursuivre la préservation du sauvage

Les montagnes sont les derniers territoires sauvages. La rudesse de ce milieu a freiné la présence et l’impact des humains, le sauvage reste alors très présent. En effet, l’isolement  géographique et la rudesse du climat permettent aux processus écologiques de se dérouler naturellement dans certaines parties de montagne.
Après les glaciations, les montagnes furent le refuge d’espèces adaptées au froid, qui se sont repliées vers le nord lors des périodes de réchauffement. L’isolement du milieu montagneux est à l’origine de nombreux cas d’endémismes (espèces spécifiques à une aire de répartition limitée).

Laisser des paysages de montagne en libre évolution peut donner aux espèces qui y vivent de meilleures chances de s’adapter aux changements climatiques à venir.

L’emblématique edelweiss Leontopodium spp. est connue pour sa robustesse en milieu hostile et sa rareté. Elle est l’exemple typique d’endémisme en montagne. Ses caractéristiques biologiques lui permettent de fleurir et perdurer entre 2000 et 3000 m d’altitude, en pleine exposition solaire, sur un substrat rocheux et de supporter des écarts de températures de plus de 50°C. Cette fleur trop convoitée a dû être protégée. Malgré sa résistance dans son milieu naturel, l’impact anthropique a failli causer sa disparition.

Le surpâturage, une des causes de la dégradation du milieu

On s’émeut de la disparition de ces paysages ouverts qui font le charme de nos cartes postales. Le problème est qu’écologiquement parlant, là où le mouton passe, tout trépasse. C’est le chalut des montagnes, il râcle tout jusqu’à la roche. Une pelouse surpâturée par les troupeaux est un milieu appauvri qui n’abrite plus que quelques espèces de plantes seulement…
C’est malheureux à dire mais une piste de ski est beaucoup plus favorable à la biodiversité florale qu’une pâture à moutons… Les montagnes ont bien mieux à offrir que de l’herbe à moutons pour du surpâturage subventionné. Au contraire, les ongulés sauvages ouvrent le milieu avec parcimonie car ils sélectionnent beaucoup plus que les moutons et se déplacent constamment, évitant de s’attarder trop longtemps au même endroit. L’action combinée des ongulés ayant retrouvé leur densité naturelle  et de la dynamique forestière de reconquête des alpages favorise le retour d’un paysage naturellement plus varié mêlant forêts, landes, zones de combat (prairies arborées) et pelouses subalpines. Ainsi, dans le parc national suisse, les secteurs les plus densément peuplés de cerfs sont les plus riches en orchidées et en papillons. Une bonne densité de chamois est favorable au développement du rare cerfeuil vulgaire.

G. Cochet, S. Durant

Ré-ensauvageons la France - 2018 - Actes Sud

Etude comparée de la biodiversité végétale des pelouses naturelles et des pelouses surpâturées en Haute-Savoie

  • Pelouse pâturée : 5 espèces, dont le nard raide et la fétuque paniculée
  • Pelouse non pâturée : 125 espèces, dont le lis martagon, le lis saint Bruno, le lis orangé, 3 espèces d’anémones, etc.

Source : D. Jordan, Flore rare ou menacée de Haute-Savoie (ASTER-CBNA, 2015). 

 

Conserver la mosaïque d’habitats

La montagne constitue une mosaïque d’habitats : forêts, pelouses, rochers, glaciers, torrents, et lacs. Les conditions de pente, d’altitude, d’exposition et de sols expliquent la répartition des habitats et des espèces varient au sein d’une même montagne. Les montagnes ont servi également de refuge à des espèces qui furent persécutées en plaine (rapaces, carnivores).

Le milieu diversifié et préservé de la montagne permet la présence et la pérennité de différentes niches écologiques.

Le parc national suisse est l’exemple typique de la réussite d’une mosaïque d’habitats de montagne laissée à sa libre évolution depuis plus d’un siècle. Il héberge des gypaètes barbus, des marmottes, des vipères péliades, des campagnols des neiges ou encore des bouquetins. Dans ce territoire sans chasse, on peut observer très facilement la faune (chamois, cerfs et bouquetins) et voir l’évolution lente des anciens pâturages vers la forêt.

 

Réhabiliter des corridors géants

L’exploitation des montagnes avec notamment les carrières, le pâturage, l’exploitation forestière et les aménagements pour les sports d’hiver fractionnent le paysage et rompent les corridors écologiques. La libre évolution du milieu montagneux permet d’éviter son fractionnement, et donc la rupture des déplacements et des échanges entre espèces, à condition que les zones en libre évolution soient suffisamment grandes ou   stratégiquement positionnées par rapport à d’autres aires protégées.

La libre évolution des milieux montagneux permet les déplacements de la faune par les corridors écologiques.

Les Alpes sont un archipel de sommets isolés les uns des autres par de profondes vallées glaciaires aujourd’hui très urbanisées, notamment dans les Alpes du Nord. Ce qui explique pourquoi le bouquetin et le lynx ne peuvent les recoloniser spontanément. Il faudrait faciliter la circulation des animaux en créant des corridors pour reconnecter entre elles les zones protégées et aménager  des passages à faune au-dessus des autoroutes. 

G. Cochet, S. Durant

Ré-ensauvageons la France - 2018 - Actes Sud

Les frontières administratives ne bloquent pas les loups dans leurs migrations. En effet, plusieurs meutes ont leurs territoires à la fois sur les Alpes italiennes et françaises. Mais surtout, il arrive fréquemment que des individus seuls, des éclaireurs, voire des meutes entières se dispersent en traversant les frontières de l’Italie vers la France ou la Suisse grâce aux corridors que forment les chaînes montagneuses. Certaines régions comme la Ligurie sont d’ailleurs connues comme étant des zones de passage, nous pourrions presque dire des “autoroutes à loups”.

Le cas du chamois

Malgré les idées reçues, le chamois a une capacité d’adaptation qui lui fait dépasser les falaises rocheuses. « Le cerf et le chamois montrent des comportements exploratoires qui leur permettent, si on n’élimine pas les pionniers à coup de fusil, de lancer des têtes de pont et de créer de nouvelles populations. (…) A partir du Jura, il [le chamois] a colonisé les reliefs bourguignons. » mentionnent Gilbert Cochet et Stéphane Durand dans leur livre Réensauvageons la France. La mosaïque d’habitats que forment les montagnes facilite donc leur dispersion.

Des perturbations naturelles inédites

Des montagnes en libre évolution sont soumises à de multiples perturbations naturelles : avalanche, glissement de terrain, chute de rochers, chablis, débordement des torrents. Ces dernières permettent aux nombreux habitats de se diversifier et à des espèces pionnières de subsister. 

Sous l’effet du réchauffement climatique, de nombreux sols gelés au-dessus de 3 000 m d’altitude fondent et provoquent des coulées de boues entraînant des quantités de rochers qui dévalent dans les pentes (voir la photo du parc national Suisse ci-contre).

Références

Cochet, G. & Durand, S. Ré-ensauvageons la France, Plaidoyer pour une nature sauvage et libre. (Actes Sud, 2018).
Dobremez, J.-F. La montagne du biologiste. Revue de Géographie Alpine 89, 93–100 (2001).

Les friches

Les friches

Les friches : symbole de libre évolution

La dynamique de l’enfrichement

Une friche est une terre laissée à l’abandon après avoir été exploitée par l’homme.  L’exemple le plus souvent évoqué est celui de la friche agricole. Les déprises agricoles sont les conséquences de processus complexes, associés à des crises socio-économiques, politiques et climatiques. La France compte 5,1 millions d’hectares de terres sans usages, c’est à dire sans exploitation agricole ou forestière.

L’enfrichement des milieux se produit sous l’influence de multiples facteurs locaux : le climat, le sol (souvent modifié par les pratiques agricoles ou forestières), les espèces présentes (plantes, pollinisateurs et disperseurs), les espaces modifiés qui les entourent, et bien entendu, la durée de libre évolution. Progressivement, les buissons recouvrent les herbacées, puis les arbres remplacent les buissons et, à long terme, les espèces arborescentes pérennes se substituent aux espèces pionnières (1).

Les facteurs qui vont jouer sur la dynamique de reconquête sont si nombreux qu’il est difficile de prédire les milieux qui se mettront en place. Mais il est clair que cette nature spontanée ne sera plus celle des écosystèmes qui seraient présents si l’homme n’avait jamais existé. Ils acquerront un état de maturité nouveau, qui va toutefois suivre les lois naturelles des successions.

Dans l’écrasante majorité des cas, les espaces ensauvagés se construisent avec la colonisation de la végétation arbustive et arborescente. 

La pollinisation favorise la diversité spécifique et la diversité spécifique favorise la pollinisation. Il s’agit ici d’un cercle vertueux dans lequel plantes et pollinisateurs vont de pair. Prenons l’exemple des abeilles. Chaque espèce de ces butineuses a des espèces floristiques de prédilection. De plus, les morphologies s’associent : par exemple, les bourdons à longues langues préfèrent les fleurs tubulaires. Les cultures monospécifiques constituent donc un réel problème en termes de conservation des espèces animales et végétales, car cela prive des pollinisateurs de leurs garde-mangers originels. Conserver la diversité sauvage des plantes revient donc à conserver leurs pollinisateurs, qui eux-mêmes assurent la viabilité de l’écosystème.

Le potentiel écologique

Les friches agricoles sont d’exceptionnels laboratoires du vivant, où peuvent apparaître de nouvelles espèces grâce à la dédomestication, où peuvent réapparaître des espèces disparues du fait de l’homme, et où se réfugient des espèces en conflit avec les humains (grands herbivores et grands carnivores, néophytes).

Enfin, ces lieux en « transition écologique » le long des successions, sont des sites de référence indispensables pour tous les gestionnaires face aux multiples bouleversements qui s’annoncent avec les changements climatiques. En les laissant devenir matures, ces espaces de nature férale deviendront les forêts naturelles de nos descendants. D’ailleurs, une récente thèse a montré que les jeunes boisements spontanés de Bretagne possèdent déjà une diversité taxonomique, fonctionnelle et phylogénétique qui préfigure la biodiversité forestière des forêts matures (2).

 

En les laissant devenir matures, ces espaces de nature férale, que sont les friches, deviendront les forêts naturelles de nos descendants. 

Tous ceux qui se donnent la peine d’observer les friches savent qu’elles sont de formidables lieux de vies foisonnantes, d’une extraordinaire diversité, de véritables espaces de reconquête par une nature spontanée, pleine de possibilités. Et elles sont bien sûr un stade indispensable de la reconstitution naturelle de forêts matures, qu’il faut impérativement ne pas détruire.

A. Schnitzler et J.-C. Génot

La nature férale ou le retour du sauvage - Jouvence nature - 2020

Références

 

1 – Schnitzler, A. & Génot, J.-C. La nature férale ou le retour du sauvage. (Jouvence nature, 2020).
2 – Morel L. 2018. De la ruralité à la féralité : Dynamique de recomposition des facettes taxonomique, fonctionnelle et phylogénétique des communautés d’espèces lors des processus de reboisement spontanés. Thèse. MNHN. 309p.

+ PDF note de JC Génot & Lois Morel

Fargeaud, K. & Gardiner, T. The effects of cutting regime on bumblebee queens (Bombus spp.) in sea wall grassland. (2018). doi:10.13140/RG.2.2.27086.77126.

Les zones humides

Les zones humides

Les zones humides en libre évolution.
Eaux douce, saumâtre, salée

Faciliter les flux en faveur du vivant

Les seuils et barrages forment des obstacles aux processus naturels (courants, méandres, création d’îles, sédimentation, crues, migrations, etc.). Accepter qu’un cours d’eau soit naturellement détourné par une sédimentation plus importante sur certains de ses méandres permet au flux de ne pas stagner. La variété de ces paramètres, comme les différences de granulométrie ou les cavités des débris, offre une mosaïque de micro-habitats. Les poissons, comme les saumons, passant de l’océan aux rivières et vice-versa voient leur route migratoire barrée et leurs habitats dégradés. Les digues, polders (marais littoral endigué et asséché) et drains de marais peuvent à ce même titre bloquer les continuités écologiques. Laisser par exemple un estuaire en libre évolution offre une nourriture importante pour beaucoup d’espèces de poissons, ce qui accroît les chances de viabilité des populations et permet à la chaîne trophique de ne pas être bouleversée. En effet, il est démontré qu’un marais côtier naturellement et périodiquement envahi par la mer est plus riche qu’un polder (1). La dépoldérisation devient un phénomène de plus en plus courant et à encourager encore.

La dispersion des organismes est nettement facilitée lorsque les zones humides sont en libre évolution.

Que faut-il faire pour rendre nos rivières plus sauvages et favoriser à nouveau l’expansion de ripisylves ? Rien de plus facile ni de plus rapide et spectaculaire : il faut faire la révolution. (…) Pour cela, il nous faut revenir sur des siècles de contrôle obsessionnel pour décider où doit passer le fleuve. Briser les digues et retirer les enrochements nécessite donc un gros travail sur nous-même car c’est un retour sur aménagement, une négation de notre propre action. (…) Le tout est très gratifiant car la ripisylve pousse très vite. Le résultat ne se fait pas attendre. La fonctionnalité de cet écosystème remarquable est très vite opérationnelle : stockage et purification de l’eau, augmentation du volume de bois mort, etc.

G. Cochet, S. Durand

Ré-ensauvageons la France - 2018 - Actes Sud

En février 2021, EDF a obtenu l’accord du gouvernement français pour réduire la hauteur (17m à 4m) du barrage de Poutès en Haute-Loire. Les saumons sauvages menacés d’extinction pourront désormais transiter entre l’Allier (rivière particulièrement précieuse pour leur conservation) et l’Atlantique. Grâce aux eaux recommençant à être de nouveau poissonneuses, une famille de loutres s’est déjà installée dans le cours d’eau. 

Conserver une meilleure fonctionnalité des cours d’eau

Le tracé naturel des cours d’eau a été perturbé en grande partie à cause des barrages et des nombreux seuils mis en place pour les activités humaines. L’élimination des arbres tombés dans les cours d’eau ou emportés lors d’inondation détruit des gîtes pour de nombreuses espèces aquatiques et empêchel’écosystème de s’enrichir en matières nutritives. Toutes ces détériorations ont causé d’importantes pertes de biodiversité et d’habitats, ce qui a réduit la biomasse et la diversité spécifique présentes dans ces milieux. En France, depuis le XXème siècle, la qualité de ces milieux s’est considérablement dégradée.

Les cours d’eau sauvages s’avèrent très précieux pour la diversité des espèces aquatiques et des espèces des milieux riverains. C’est la raison pour laquelle il faut leur permettre d’évoluer librement de façon à ce que leurs fonctions écologiques s’expriment pleinement. Les ripisylves et les boisements alluviaux sont partie prenante des cours d’eau et leur libre évolution va de pair avec celle des rivières.

Suite à des actions de ré-ensauvagement de l’Oder, la restauration des migrations de poissons a permis un grand rassemblement de pyguargues à queue blanche. Environ 200 pygargues se sont retrouvés dans le delta de l’Oder (fleuve d’Europe centrale) en août 2018 pour pêcher suite à une baisse des eaux. La population de ces oiseaux a augmenté d’environ 30 % entre 2008 et 2018. (voir l’article et Rewilding Oder)

Apporter des nutriments aux rivières et créer de nouveaux habitats

Bien que la pensée commune considère une rivière en « bon état » quand l’eau est transparente et les berges bien dégagées de toute végétation, un cours d’eau sauvage est bien différent de cette vision très anthropocentrée. Laisser en place les embâcles naturels, comme les troncs, les branches et les feuilles mortes tombées dans les cours d’eau, permet un apport en nutriments. Ne pas retirer les embâcles offre aux poissons et autres invertébrés aquatiques nourriture et abri par rapport aux prédateurs. En aval, des bras ou des îlots peuvent se créer grâce aux embâcles et devenir des habitats pour de nouvelles espèces.

Bien que les débris ligneux nous donnent une impression de désordre, leur présence fait en réalité partie des processus naturels.

En vue de favoriser la biodiversité, il arrive que des gestionnaires implantent artificiellement des débris ligneux sur les cours d’eau, ce qu’ils n’auront plus besoin de faire une fois la zone laissée en libre évolution.

« Le bois mort est une ressource importante de la biodiversité forestière et joue un rôle souvent positif dans les cours d’eau d’un point de vue fonctionnel (abri pour la faune, protection du fond en freinant l’incision, diversification des vitesses d’écoulement, etc.). Les microhabitats liés au bois mort en rivière présentent un caractère éphémère lié à l’activité hydrologique. Ce travail montre, à la Massane, que le renouvellement de la ressource est assuré par la non-exploitation de la forêt. (…). Ce travail a permis d’évaluer le faible risque encouru par les populations et les ouvrages à l’aval, induit par la gestion conservatoire de la forêt de la Massane reposant sur la libre expression de l’écosystème forestier (dégradation des arbres morts sur pied, fragmentation des pièces de bois mort au sol, etc.). »

J. Garrigue, J.-A. Magdalou, C. Hurson

Un laboratoire à ciel ouvert en Méditerranée pour étudier le fonctionnement de la biodiversité d'un bassin versant soumis à crues violentes (2016) Chapitre 16 La Massane. Ed. Lavoisier Tec & Doc. Naturalité des eaux et des forêts.

Le cas du castor

Le castor, espèce “clef de voûte” joue un rôle primordial dans l’écosystème des zones humides bien qu’il ait mauvaise presse à cause des modifications flagrantes qu’il applique sur le paysage. Cet ingénieur apporte plusieurs bénéfices :

– il crée par ses barrages des plans d’eau temporaires pour toute une faune aquatique (amphibiens, invertébrés, canards) et des zones de végétation herbacée en milieu humide dont vont profiter d’autres espèces (putois, cigogne noire, élan) ;

– il inonde des parties de forêt en élevant le niveau d’eau et favorise ainsi la production de bois mort ;

– il augmente la superficie des zones humides et des forêts alluviales qui permettent de réguler les crues et les sécheresses, de purifier l’eau et de servir de puits de carbone ;

En bref, le castor est notre allié dans la libre évolution.

Voici un exemple de barrage de castor en Biélorussie.

Ici s’est formée une accumulation de bois sur un affluent de la rivière Yellowstone dans le Parc National de Yellowstone.

Références

  • Cochet, G. & Durand, S. Ré-ensauvageons la France, Plaidoyer pour une nature sauvage et libre. (Actes Sud, 2018).
  • Charrais, J., Detry, P., Da Costa, P., Malavoi, J. R. & Andriamahefa, H. Chapitre 14, Le label ‘Rivière sauvages’, Un nouvel outil de conservation des cours d’eau d’exception. in Naturalité des eaux et des forêts 132–139 (Lavoisier, Tec&Doc, 2016).
  • Garrigue, J., Magdalou, J.-A. & Hurson, C. Chapitre 16, La Massane, Un laboratoire à ciel ouvert en Méditérannée poiur étudier le fonctionnement de la biodiversité d’un bassin versant soumis à crues violentes. in Naturalité des eaux et des forêts 151–155 (Lavoisier, Tec&Doc).
  • Maridet, L., Piégay, H., Gilard, O. & Thévenet, A. L’embâcle de bois en rivière : un bienfait écologique ? un facteur de risques naturels ? La Houille Blanche 32–37 (1996) doi:10.1051/lhb/1996049.
  • Lefeuvre, Jean-Claude, Pascal Laffaille, Eric Feunteun, Virginie Bouchard, et Alain Radureau. « Biodiversity in Salt Marshes: From Patrimonial Value to Ecosystem Functioning. The Case Study of the Mont-Saint-Michel Bay ». Comptes Rendus Biologies 326 (1 août 2003): 125‑31. https://doi.org/10.1016/S1631-0691(03)00049-0
  • (1) Verger, F. Marais maritimes et estuaires du littoral du littoral français (Belin, 2005).