Zones de Libre Evolution en Europe : où  en sommes-nous ?

Pour l’UE, 10 % des terres de l’Union devront être protégées de manière stricte d’ici 2030

La stratégie de l’Union Européenne en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030 a été publiée le 20 mai 2020. Pour la première fois dans son histoire, l’Union Européenne se positionne clairement et de façon ambitieuse en faveur du développement des zones de protection stricte :

« Dans ce contexte, écrit-elle, les zones à haute valeur avérée ou potentielle en matière de biodiversité nécessitent une attention particulière. Elles sont les plus vulnérables au changement climatique et des précautions particulières devraient être prises à leur égard, sous la forme d’une protection stricte*. À ce jour, seulement 3 % des terres et moins de 1 % des zones marines sont strictement protégées dans l’UE. Nous devons redoubler d’efforts pour protéger ces zones. Dans cette optique, au moins un tiers des zones protégées, soit 10 % des terres et 10 % des mers de l’Union, devraient être strictement protégées, ce qui est conforme à l’ambition globale proposée. »

* La protection stricte n’interdit pas nécessairement l’accès des personnes, mais n’autorise aucune perturbation significative des processus naturels afin de respecter les exigences écologiques des zones en question.

A partir d’une enquête publiée en 2000 par la FAO et l’Union Européenne, 55 %  des forêts tempérées et boréales sont considérées comme non modifiées par l’homme, ce pourcentage est bien sûr lié à la situation particulière de pays comme le Canada et la Russie qui possèdent de grandes surfaces de forêts non exploitées et dans une moindre mesure l’Australie et les Etats-Unis. En Europe, toutes les forêts sont secondaires et exploitées actuellement ou recemment.  Les forêts naturelles européennes (9 M d’ha) sont situées en Russie (où par ailleurs 1,1 million d’ha sont coupées annuellement en Sibérie) et en Scandinavie avec la Suède (16 % des forêts y sont naturelles), la Finlande (6 %) et la Norvège (2,9 %). En Europe centrale et occidentale moins de 1 % des forêts sont naturelles avec parmi les pays les mieux placés : la Roumanie (3,7 %, la Bulgarie (7,1 %), l’Albanie (8,2 %), la Slovénie (4,5 %) et le Liechtenstein (21,7 %) avec les Carpates qui constituent un peu le coeur sauvage de cette Europe centrale.

JC Génot

Nature, le réveil du sauvage - Ed L'Harmattan

Les réussites de Libre Evolution en Europe

Une interview de Gilbert Cochet, Béatrice Kremer Cochet et Jean-Claude Génot – Durée : 7 mn – Février 2020

A lire pour compléter l’interview : 

L’Europe réensauvagée – Vers un nouveau monde, Gilbert Cochet et Béatrice Kremer Cochet, collection Mondes sauvages, Actes Sud, 2020.

En Allemagne, 2% du pays, 5% des forêts, 10% des forêts de l’Etat

En Allemagne, l’accent est mis sur les grandes zones de non-intervention, dont la définition1 intègre les critères de la Wild Europe Initiative2.
En 2007, le gouvernement fédéral a décidé de développer une stratégie nationale pour la diversité biologique avec comme objectif d’ici 2020 de laisser en libre évolution 2% du pays, classé en protection intégrale3 (Wildnisgebiete).

L’Agence fédérale allemande pour la conservation de la nature (BfN) fixe la taille minimale des zones de nature sauvage à 1000 ha4 et discute actuellement d’une autre catégorie, plus petite, de grands habitats forestiers naturels d’au moins 100 ha5.

Les zones de nature sauvage doivent correspondre à la catégorie des aires protégées Ib de l’UICN6 (« zone de nature sauvage »), et peuvent comprendre des forêts, des tourbières et des marécages, d’anciennes zones d’entraînement militaire, des paysages d’après-mine et des espaces de la zone alpine sans arbres7.

Mais compte-tenu de la réalité du terrain, ce sont essentiellement des forêts qui sont ciblées7. Ce réseau devrait représenter 5 % de la surface totale des forêts du pays (11,1 millions d’ha), soit environ 570 000 ha. 

En 2020 par exemple, 600 hectares ont été ajoutés au parc national de la forêt bavaroise à l’occasion du 50e anniversaire de sa création (en 1970), ce qui porte son total en Libre Evolution à plus de 24 000 hectares. Sous le thème « Que la nature soit la nature », ce parc pratique la non-intervention, notamment à la suite des dégâts causés par les tempêtes et les scolytes dans les années 1990, qui ont entraîné une rapide reprise écologique. Chaque année, quelque 1,3 million de visiteurs sont attirés par sa nature sauvage, ce qui donne un coup de fouet à l’économie régionale et crée plus de 200 emplois.

Avec plus de 85% de soutien de la population locale au Parc National de la Forêt bavaroise, un troisième parc national a été proposé pour le Land de Bavière dans le Steigerwald)8.

 

Un autre projet de protection de la nature sauvage a émergé depuis la chute du rideau de fer qui a séparé l’Allemagne en deux, surnommé la ceinture verte9. En effet, aucun usage n’a été autorisé tout le long de cette frontière de 1 393 km, ce qui a permis à la nature de se développer. Un mois après la chute du mur de Berlin, les défenseurs de la nature des deux parties de l’Allemagne ont fait passer une résolution selon laquelle l’ancien rideau de fer entre les deux Allemagnes devait être prioritairement protégé en tant que ceinture verte et colonne vertébrale écologique de l’Europe centrale. Cette ceinture représente 177 km2 de nature sauvage avec des milieux très diversifiés : friches, forêts pionnières, prairies sèches, zones humides et tourbières. L’Etat fédéral possède 65% de cette ceinture, les communes 13%, des privés 20% et 2% appartiennent à des associations de protection de la nature. Après avoir reconnu en 2008 la ceinture verte comme site du patrimoine naturel national, l’Etat fédéral a transféré 38 km2 du site au Land de Thuringe, ce qui représente 38% de la ceinture verte, aujourd’hui protégée au titre des directives européennes habitats et oiseaux. Cette nature intacte depuis les années soixante est un formidable corridor pour de nombreuses espèces, dont les lynx réintroduits dans le parc national du Harz traversé par la ceinture verte. Compte tenu de l’histoire européenne, il existe d’autres ceintures vertes aux frontières, comme celle entre la Finlande et la Russie. Cela représente plus de 12 500 km et implique 23 pays. Une belle opportunité pour la nature sauvage.

En Italie, 5% du territoire et un succès économique

Il y a quelques années, les Italiens se sont lancés le défi des 10% de nature protégée. Ils y sont parvenus en créant en un temps record 25 parcs nationaux, couvrant 1 604 600 ha (contre 407 000 ha en France, sans chasse par exemple), soit 5% du territoire italien, avec un statut bien plus efficace qu’en France. Parmi eux, 9 parcs nationaux marins, pour une surface de 515 700 ha, soit l’équivalent d’un département français.
Aujourd’hui, de nouveaux parcs nationaux sont en cours de création 10, 11.

La raison du succès italien tient au fait que les aires protégées sont très intéressantes d’un point de vue économique. Dans le cas du parc national des Abruzzes, les 800 000 visiteurs annuels ont convaincu les communes qui étaient contre, qui ont fini par demander à en faire partie, quand elles ont vu ce que cela rapportait à leurs voisins.

En Suisse, un objectif à 2030
de 5% des forêts en libre évolution

La Suisse s’est fixée comme objectif à 2030 de consacrer 10% de la surface forestière en réserves :  la moitié d’entre elles comme réserves forestières naturelles – dans lesquelles la nature est entièrement laissée à elle-même -, et l’autre moitié comme réserves forestières particulières, dans lesquelles l’homme intervient avec retenue pour favoriser des essences rares et menacées.

Aujourd’hui, la surface totale des réserves forestières suisses représente environ 6,3 % de la surface forestière. L’objectif est donc atteint à plus de la moitié.

 

 

Ci-contre le Parc national suisse (Val Trupchun)

 

En Slovaquie, 75% des parcs nationaux sans intervention en 2030

Les principaux objectifs de non-intervention dans les parcs nationaux de la stratégie 2019 pour une Slovaquie plus verte ont été mis en évidence dans un discours prononcé par la présidente Caputova le 30 septembre 2020 lors du sommet de l’ONU sur la biodiversité.

50 % de la superficie des parcs nationaux  seront sans intervention d’ici 2025, et 75 % le seront d’ici 203012.

Cette réaffirmation claire devrait animer l’action visant à mettre en œuvre ces objectifs de protection en Slovaquie et être un catalyseur utile pour les gouvernements européens en général. Un autre objectif consisterait, dans la mesure du possible, à respecter les objectifs de la catégorie I de l’UICN : le statut de non-intervention complète.

L’Europe plus contraignante que la France

Le 20 mai 2020, la Commission Européenne a défini ses objectifs pour la Stratégie Biodiversité 2030 comme suit : « Protéger 30 % des terres et mers au sein de l’UE, et en outre 10 % de ces aires terrestres et marines – et notamment les forêts primaires et anciennes, les tourbières, les marécages ou les prairies – de manière stricte. »

Mais si d’ici 2024 les progrès sont insuffisants et que le mécanisme volontaire ne fonctionne pas, la Commission Européenne se verrait obligée de proposer une nouvelle législation. Donc si la France ne souhaite pas voir une nouvelle législation européenne, qui sera vraisemblablement plus contraignante, elle devra s’engager pleinement dans l’ajout de nouvelles zones protégées pour atteindre les objectifs et encourager ses partenaires européens à faire de même.

Quels critères pour les sites à protéger ? 

Le document de la Commission Européenne « DRAFT TECHNICAL NOTE ON CRITERIA AND GUIDANCE FOR PROTECTED AREAS DESIGNATIONS » précise entre autres que « Il ne suffira donc pas d’assurer la protection d’un plus grand nombre de zones petites et isolées pour réaliser l’ambition de la stratégie ». En effet, un consensus scientifique se dégage pour dire que « l’efficacité du réseau Natura 2000, dans sa forme actuelle, est limitée par le fait qu’il comprend souvent des zones trop petites, trop déconnectées les unes des autres et non gérées efficacement pour être efficaces en termes de conservation de la nature ».

Le même document rappelle que pour l’objectif de 10 % en protection stricte, la définition de l’UE signifie que dans ces zones « Les activités extractives, telles que l’exploitation minière, la pêche, la chasse ou la sylviculture, ne sont pas compatibles avec ce niveau de protection, tandis que des activités moins intrusives comme la recherche scientifique, la prévention des catastrophes naturelles, les installations d’énergie renouvelable non intrusives ou le tourisme non intrusif et strictement contrôlé peuvent souvent être compatibles. »

Il est également indiqué dans cette « draft technical note » que les critères de Important Bird Areas (IBAs)13 définis par Birdlife International et de Key Biodiversity Areas (KBAs)14 définis par l’UICN sont de bons critères de sélection de sites à protéger et ont déjà été validés par la Commission Européenne et par la cour de justice de l’UE.

Par ailleurs il est aussi précisé dans cette note concernant les forêts primaires et anciennes, quand le groupe de travail “Working Group on Forests and Nature” aura défini précisément la définition de ces habitats, « toutes les zones identifiées comme forêts primaires et anciennes selon la définition commune devront bénéficier d’une protection juridique et, plus précisément, d’une protection stricte ». 

 

Références 

1 Finck, P., Klein, M., & Riecken, U. (2013). Wildnisgebiete in Deutschland – von der Vision zur Umsetzung. Natur und Landschaft, 88, 342–346.
2 WEI [Wild Europe Initiative] (2013). A working definition of European Wilderness Areas and Wild Areas Status. September 10th 2013, 20 pp.
3 BMU (Bundesministerium für Umwelt, Naturschutz und Reaktorsicherheit) (2007). Nationale Strategie zur biologischen Vielfalt. Berlin, 178 p.
4 Rosenthal, G. et al. (2015). Umsetzung des 2% Ziels für Wildnisgebiete aus der Nationalen Biodiversitätsstrategie. BfN-Skripten 422, Bonn, Germany.
5 Brackhane, S. et al., (2018). Wildnisgebiete und große Prozessschutzflächen in Naturparken – Ein Handlungsleitfaden. Verband deutscher Naturparke, Bonn, Germany
6 (BfN), German Agency for Nature Conservation, (2018). Qualitätskriterien zur Auswahl von großflächigen Wildnisgebieten in Deutschland im Sinne des 2% Ziels der Nationalen Biodiversitätsstrategie. (Technical Report, Bonn, Germany)
7 Küchler-Krischun, J., Walter, A.M. (Eds.), (2007). National Strategy on Biological Diversity. Federal Ministry for the Environment, Nature Conservation, Building and Nuclear Safety, Berlin, Germany
8https://www.wildeurope.org/further-progress-towards-german-forest-wilderness-targets/
9 Génot, J-C. (2017). Nature : le réveil du sauvage, Paris, L’Harmattan, 223 p.
10 Cochet, G., Durand, S. (2018). Ré-ensauvageons la France, Arles, Actes Sud, 144 p.
11 Cochet, G., Kremer-Cochet, B. (2020). L’Europe réensauvagée : Vers un nouveau monde, Arles, Actes Sud, 326p.
12 Široký, P. et al. (2020). Greener Slovakia – STRATEGY OF THE ENVIRONMENTAL POLICY OF THE SLOVAK REPUBLIC UNTIL 2030. Ministry of the Environment of the Slovak Republic, 86p.
13 Birdlife International : http://datazone.birdlife.org/site/ibacriteria
14 IUCN (2016). A Global Standard for the Identification of Key Biodiversity Areas, Version 1.0. IUCN, Gland, Switzerland 

Bibliographie 

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