Colloque sur la Libre évolution au Palais Bourbon : quand le vivant redéfinit nos politiques publiques

Colloque sur la Libre évolution au Palais Bourbon : quand le vivant redéfinit nos politiques publiques

Le 30 septembre, le Palais Bourbon a accueilli un colloque inédit consacré à la libre évolution, organisé par la députée de l’Orne Chantal Jourdan : laisser la nature suivre sa propre trajectoire, sans exploitation ni gestion. Entre preuves scientifiques (la Massane, Naliboki), retours d’expériences de terrain, verrous juridiques et fiscaux à lever et peurs à dépasser, scientifiques, juristes et acteurs citoyens ont défendu une idée simple : parfois, protéger, c’est ne rien faire.

Sortir de l’emprise anthropocentrique : une urgence écologique et philosophique

Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre en silence, et nos grilles de lecture comme nos cadres d’action publique en révèlent les limites. Depuis plusieurs siècles, les sociétés occidentales entretiennent avec le monde naturel un rapport d’emprise : on le façonne, on l’optimise, on l’exploite, ou on le préserve sous contrôle strict.

Dans ce contexte, l’accueil d’un colloque sur la libre évolution au Palais Bourbon, siège de la représentation nationale et de l’élaboration de la loi, a une importance stratégique majeure. L’événement marque une étape décisive pour faire mûrir le débat politique et sociétal, en invitant le législateur et les citoyens à réinterroger les fondements mêmes des politiques publiques environnementales.

Le défi n’est plus seulement de perfectionner nos outils de gestion ciblée. Il faut changer de posture, sur le plan sociétal comme philosophique : comment passer du statut de gestionnaire omniprésent et d’exploitant de la nature à celui de partenaire des dynamiques spontanées du vivant ? Et si protéger la nature, c’était d’abord cesser d’intervenir ? Loin d’être un abandon des territoires ou une renonciation stérile, la libre évolution fait le pari de la résilience des écosystèmes, en leur accordant le temps, l’espace et la liberté nécessaires à leur épanouissement.

Pour prendre la mesure de cette rupture féconde, revenons sur le déroulé de cette journée d’échanges institutionnels et scientifiques, à commencer par le cadrage philosophique et politique de la séquence d’ouverture.

Ouverture du colloque : repenser notre rapport au vivant depuis le Palais Bourbon (vidéo 01)

Tenir cette journée d’étude à l’Assemblée nationale n’a rien d’anodin. Lieu par excellence de la décision démocratique et de l’arbitrage normatif, le Palais Bourbon sert ici de tribune pour réévaluer nos doctrines collectives et fixer un nouveau cadre éthique et législatif pour la transition écologique.

Dans son discours d’ouverture, la députée Chantal Jourdan revient sur l’héritage cartésien de la pensée occidentale, bâti sur une séparation hermétique entre nature et culture. Cette dualité anthropocentrique a légitimé une emprise technique globale (agriculture intensive monospécifique, déforestation, pollutions industrielles généralisées) dont les répercussions systémiques sont aujourd’hui critiques. Les reculs environnementaux récemment observés au Parlement, avec l’affaiblissement de la démocratie de l’eau, l’assouplissement des règles de protection et la réautorisation de molécules chimiques toxiques, rendent d’autant plus nécessaire la trajectoire que dessine la libre évolution pour restaurer la robustesse des territoires.

« La véritable question est peut-être la suivante : comment agir avec le vivant plutôt que de toujours agir sur lui ? disait Bruno Latour »

Valérie Thomé, cofondatrice de la Coordination Libre Évolution, prend ensuite la parole au nom du collectif national, qui réunit dix-neuf associations engagées. Face à la dégradation accélérée des milieux, dit-elle, les méthodes classiques de gestion environnementale ne suffisent plus. La libre évolution repose sur un constat à la fois pragmatique et scientifique : en laissant les écosystèmes suivre leurs propres trajectoires, sans intervention humaine intrusive, on permet au vivant de régénérer sa force fondamentale. Valérie Thomé insiste : il ne s’agit ni d’un abandon des territoires, ni d’une mise sous cloche restrictive, mais d’un acte raisonné de confiance dans la capacité de résilience des écosystèmes.

Ces principes trouvent une démonstration empirique rigoureuse dans les travaux scientifiques et les observations de terrain de la première table ronde.

Pourquoi laisser faire la nature ? Les preuves par la science et le terrain (vidéo 02, table ronde 1)

Pour inscrire la libre évolution au cœur des politiques publiques de conservation, il faut s’appuyer sur des preuves écologiques solides. En croisant le cadre théorique international, l’observation séculaire des réserves forestières continentales et l’étude des cascades trophiques de la grande faune sauvage, les chercheurs apportent des démonstrations concrètes de l’efficacité de la non-intervention.

Définitions et bénéfices écosystémiques majeurs

Julie De Saint Blanquat ouvre les travaux en rappelant la définition de l’organisation Wild Europe : un espace en libre évolution est une zone gouvernée par des processus naturels spontanés, peu ou pas modifiée, exempte d’activités humaines intrusives ou extractives, d’infrastructures permanentes et d’habitations. Cette approche ne préjuge ni des usages passés du site, ni de son état d’intégrité initial, qu’il s’agisse d’une friche agricole, d’un secteur littoral ou d’un massif forestier.

« La libre évolution n’est pas une mise sous cloche mais la préservation de potentiel évolutif. »

S’appuyant sur les travaux du philosophe Baptiste Morizot, l’intervenante souligne que la libre évolution est une dynamique évolutive, une trajectoire fluide, plutôt que la conservation d’un état figé.

Côté objectifs, l’écart est important. La stratégie européenne pour la biodiversité vise 10 % de protection stricte d’ici 2030, mais la France n’en est aujourd’hui qu’à environ 2 % de son territoire, avec un fort déséquilibre géographique : les zones montagneuses concentrent ces surfaces, au détriment des plaines productives.

Julie De Saint Blanquat détaille quatre bénéfices majeurs de la non-intervention.

La régénération de la biodiversité saproxylique. Les cycles sylvicoles conventionnels raccourcissent drastiquement la vie des arbres, généralement récoltés vers 80 à 150 ans, alors que le cycle naturel des forêts tempérées s’étend sur 500 à 700 ans. En supprimant les stades de sénescence, de bois mort et d’écroulement, la gestion classique prive d’habitat plus de 25 % des espèces forestières dépendantes du bois mort, qui disparaissent en silence.

La régulation du cycle de l’eau. Les forêts non perturbées fonctionnent comme de véritables tampons hydriques. Elles retiennent l’humidité sous leur couvert et dans des sols non tassés, puis relâchent l’eau progressivement, ce qui sécurise l’approvisionnement en eau potable et atténue l’impact des sécheresses estivales.

L’atténuation du risque d’incendie. Sous une canopée continue, le microclimat frais et humide relève le seuil d’embrasement de la végétation. Le gros bois mort, gorgé d’eau, agit comme une éponge au sol, tandis que la structure en mosaïque et le mélange d’essences feuillues forment des pare-feu biologiques naturels qui ralentissent la propagation des flammes.

Des puits de carbone stables et durables. Les peuplements monospécifiques gérés de manière intensive deviennent de plus en plus vulnérables au climat. La complexité structurelle des forêts en libre évolution, elle, sécurise sur le très long terme les stocks de carbone des sols et des boisements.

La Massane, laboratoire à ciel ouvert

Jean-André Magdalou présente l’exemple historique de la réserve naturelle nationale de la Massane, dans le massif de l’Albera (Pyrénées-Orientales). La libre évolution y a été instaurée dès 1889 par l’inspecteur des forêts Paul de Boxo, avec une formule restée célèbre :

« Laisser agir les forces naturelles. »

À l’origine, cette décision administrative pionnière visait à restaurer des versants montagneux dégradés par le pastoralisme et le charbonnage. Elle a fait du site un laboratoire d’étude reconnu dans le monde entier. La Massane abrite une richesse biologique exceptionnelle : plus de 9 400 espèces recensées par inventaires directs, et plus de 43 000 identifiées grâce à l’ADN environnemental.

Les recherches au long cours montrent le rôle crucial des dendro-microhabitats (cavités à terreau, écorces décollées, champignons lignicoles). Elles portent notamment sur une parcelle de référence de 30 hectares, suivie arbre par arbre depuis près de trois décennies : plus de 70 000 individus, vivants ou morts, y ont été cartographiés. Le site est un refuge vital pour des espèces saproxyliques très exigeantes : le pique-prune (Osmurderma eremita), la rosalie alpine (Rosalia alpina), le petit lucanidé Isalis carboides, l’élatéride Ampedus quadrisignatus, ou encore le coléoptère mycétophage Bolitophagus reticulatus, étroitement lié à l’amadouvier (Fomes fomentarius).

Cette maturité écologique se mesure. Avec l’indice bio-indicateur SIRF (Syrphidae), la Massane atteint un score exceptionnel de 92 % d’intégrité écologique par rapport au modèle naturel optimal. Elle préserve l’intégralité de sa diversité génétique face aux crises climatiques, ce qui prouve que la liberté laissée aux processus naturels donne aux peuplements forestiers les meilleures capacités d’adaptation fonctionnelle face aux canicules répétées.

Naliboki : les leçons de la grande faune en Biélorussie

Annik Schnitzler-Lenoble élargit la perspective en présentant dix années d’observations dans la forêt de Naliboki (2 750 km²), une vaste zone marécageuse biélorusse redevenue sauvage après l’abandon des drainages soviétiques et le départ des populations rurales dans les années 1990. On y voit se déployer spontanément de remarquables cascades trophiques.

Le castor, restaurateur hydrologique. En construisant des barrages sur des kilomètres d’anciens canaux de drainage, les castors ont fait remonter la nappe phréatique et réhumidifié le milieu, provoquant le retour massif des poissons, des amphibiens, des loutres et des oiseaux d’eau.

Les grands carnivores. Le loup oriente les deux tiers de sa prédation sur le castor. Ses populations sont contenues par le lynx, qui élimine les louveteaux dans les tanières, tandis que l’ours brun, réinstallé, régule à son tour ces prédateurs.

Des herbivores qui s’autorégulent. Bisons, élans, cerfs et chevreuils coexistent à des densités élevées sans la moindre intervention cynégétique. Les herbivores participent eux-mêmes à la régulation des prédateurs, en piétinant parfois les jeunes louveteaux au terrier.

Naliboki a aussi montré la capacité d’un écosystème complet à encaisser les chocs extrêmes. Lors des épisodes de gel intense de 2013 et 2015, les populations de sangliers se sont effondrées de 90 % sous l’effet du froid et des infections. Les régimes alimentaires des prédateurs se sont alors réorganisés spontanément, sans rompre l’équilibre global.

Annik Schnitzler-Lenoble établit enfin une distinction d’échelle fondamentale. Les micro-réserves, comme les 250 hectares en libre évolution de la Massane, suffisent à pérenniser les insectes saproxyliques et les champignons. Mais les grands mammifères et les carnivores exigent des ensembles écosystémiques continus de 500 à 1 000 km² (pouvant atteindre théoriquement un million d’hectares) pour éviter un dépérissement génétique et écologique.

Ces données scientifiques trouvent une traduction concrète dans les nombreuses initiatives locales portées par des acteurs de terrain très variés.s au sol (« feu zombie »). Cette baisse d’intensité a freiné la propagation du brasier et facilité l’intervention des pompiers : la libre évolution n’aggrave donc pas les risques.

Le précédent wallon sur la responsabilité. Selon Coline Drapier, la jurisprudence belge confirme que, dans une réserve naturelle balisée, la chute d’une branche ou d’un arbre mort ne constitue ni un « vice de la chose », ni une défaillance de sécurité opposable au gestionnaire. Dès lors qu’une signalisation adéquate, à l’entrée du site, rappelle que le visiteur s’y engage à ses risques et périls, la sénescence est reconnue comme une composante normale du milieu sauvage.

La libre évolution sur le terrain : retours d’expériences et diversité des acteurs (vidéo 03, table ronde 2)

Partout sur le territoire, la libre évolution prend aujourd’hui des formes très diverses, par l’échelle, le statut foncier et les porteurs de projets : collectivités locales, associations de protection de la nature, fondations privées, initiatives citoyennes. La deuxième table ronde en a présenté quatre exemples, qui témoignent de la richesse de ces démarches et de la variété des leviers juridiques et fonciers activés.

Le Conservatoire d’espaces naturels de Normandie (Lou Beben). Il déploie le programme « Sylvae », dédié à l’acquisition de vieilles forêts, ainsi que le Programme régional pour les espaces en libre évolution (PRELE). Ce réseau fédère 17 sites normands, soit 150 hectares de forêts et de zones humides, sur du foncier public et privé. Le CEN associe achat direct et conventions de gestion d’au moins 30 ans avec les collectivités et les particuliers. Il assure aussi un suivi du libre écoulement des cours d’eau et de la dendrométrie.

Le Domaine Sauvage le Costil (Eva Bouillard). Des entrepreneurs privés issus de la boulangerie y ont sanctuarisé 170 hectares de forêts et de prairies dans l’Orne. Pour protéger le site de toute revente ou fragmentation future, la propriété du foncier est transmise à un fonds de dotation inaliénable. Une association locale assure l’ancrage territorial, le suivi scientifique et des visites pédagogiques mensuelles. Une convention PRELE est en place et une ORE est en projet. Les résultats sont spectaculaires : les oiseaux sont passés de 40 à plus de 100 espèces, et 14 espèces de chiroptères ont été recensées.

L’ASPAS (Coline Rual). L’association développe le réseau des Réserves de Vie Sauvage, qui protège 1 300 hectares de milieux naturels en libre évolution forte. La non-intervention y est stricte : ni silviculture, ni chasse, ni extraction d’aucune sorte. Financée exclusivement par les dons citoyens, l’ASPAS combine acquisitions en propre et Obligations réelles environnementales (ORE) notariées sur 99 ans.

Animal Cross (Dominique Souchier). Dans les Pyrénées-Atlantiques, des lycéens, formés aux bénéfices de la libre évolution et encadrés par leur professeur de SVT, ont directement démarché les conseils municipaux de leur secteur. Leur plaidoyer a convaincu un maire de signer une ORE de 99 ans sur une zone humide et une forêt alluviale communales, excluant formellement la chasse, la pêche et l’exploitation forestière. L’opération sécurise un corridor biologique alluvial et des zones humides. Elle a donné naissance à un kit pédagogique national pour la dupliquer ailleurs.

Les effets écologiques mesurés sur ces sites sont rapides et significatifs : fermeture progressive des milieux ouverts par la colonisation de fourrés pionniers, explosion des populations d’oiseaux et de chiroptères, réapparition de comportements animaux naturels en l’absence de pression cynégétique.

Les intervenantes pointent néanmoins d’importants verrous. Les incitations fiscales manquent et à la fin des exonérations de taxe foncière, les propriétaires privés sont trop souvent poussés à pratiquer des coupes rases. Et la libre évolution attend toujours une reconnaissance institutionnelle formelle dans les politiques publiques nationales.

d’une culture de paix internationale.

Cadre juridique : entre verrous réglementaires et révolution des Droits de la Nature (vidéo 04, table ronde 3)

Sécuriser la non-intervention est un défi juridique inédit : le droit positif français et le Code civil ont été conçus, historiquement, pour encourager l’exploitation économique, la mise en valeur et la maîtrise absolue du propriétaire sur son bien.

Une notion sans définition légale, et une typologie de l’UICN

Pascal Cavallin (Conservatoire du littoral) et Laure Germain Thomas (Comité français de l’UICN) rappellent que la « libre évolution » n’a aujourd’hui aucune définition légale propre en droit français. Le décret de 2022 et l’instruction de 2023 ont précisé la notion de « protection forte », mais celle-ci ne garantit pas automatiquement la libre évolution.

Pour combler ce vide, le groupe de travail Wilderness et Nature férale de l’UICN France a élaboré une typologie nationale. Elle classe les sites en 4 types d’espaces et 2 trajectoires évolutives, ce qui permet de cartographier la diversité des pratiques et d’accompagner la progression continue des sites vers plus de naturalité.

Verrous réglementaires, freins fiscaux et inversion des plafonds

Vanessa Kurukgy, avocate en droit de l’environnement, et les représentants de l’UICN détaillent les principaux obstacles.

Le plafond des Plans simples de gestion (PSG). Dans les forêts privées de plus de 20 hectares, les schémas régionaux de gestion sylvicole imposent généralement un plafond de 10 % de la surface pouvant être laissée en libre évolution. Laure Germain Thomas propose de renverser la logique : transformer ce plafond de 10 % en un seuil minimal obligatoire de 10 % consacré à la libre évolution dans tous les PSG.

Une fiscalité pénalisante. Une note publiée en septembre 2024 par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) recense jusqu’à 13 taxes et impôts frappant le foncier naturel. Les terrains sous ORE ne bénéficient d’aucune exonération des droits de mutation à titre gratuit, ce qui décourage fortement les propriétaires privés prêts à s’engager dans une protection durable.

Responsabilité et contraintes d’incendie. La responsabilité civile du propriétaire ou du gestionnaire peut être recherchée du fait des choses sous sa garde (chutes d’arbres ou de branches). Par ailleurs, la loi du 10 juillet 2023 renforce les Obligations légales de débroussaillement (OLD) et les servitudes de défense contre les incendies, ce qui peut imposer des défrichements mécaniques au cœur même de zones vouées à la libre évolution.

Ce que disent le terrain et la jurisprudence comparée

Face aux craintes liées aux incendies et à la responsabilité, les intervenants apportent des éclairages décisifs.

Les mégafeux de Gironde. Pascal Cavallin témoigne de ce qui a été observé sur le site du Conservatoire du littoral à La Teste-de-Buch (1 600 hectares, dont 25 % en libre évolution) lors des incendies de l’été 2022. Contrairement aux idées reçues, quand le feu a pénétré dans le secteur en libre évolution, la structure végétale multi-étagée et le microclimat humide ont fait retomber les flammes au sol (« feu zombie »). Cette baisse d’intensité a freiné la propagation du brasier et facilité l’intervention des pompiers : la libre évolution n’aggrave donc pas les risques.

Le précédent wallon sur la responsabilité. Selon Coline Drapier, la jurisprudence belge confirme que, dans une réserve naturelle balisée, la chute d’une branche ou d’un arbre mort ne constitue ni un « vice de la chose », ni une défaillance de sécurité opposable au gestionnaire. Dès lors qu’une signalisation adéquate, à l’entrée du site, rappelle que le visiteur s’y engage à ses risques et périls, la sénescence est reconnue comme une composante normale du milieu sauvage.

La rupture des Droits de la Nature

Marine Calmet, juriste et présidente de l’ONG Wild Legal, invite à un changement de paradigme avec la doctrine des Droits de la Nature. Pour sortir de l’approche consumériste et hygiéniste, qui réduit les forêts à de simples espaces de production ou de loisirs aménagés, il faut reconnaître au vivant le droit intrinsèque d’exister, de régénérer ses cycles et de s’appartenir à lui-même.

Elle s’appuie sur des modèles internationaux (Équateur, Nouvelle-Zélande) et sur l’exemple français du Parc amazonien de Guyane, où la forêt tropicale s’étend sur des millions d’hectares sans propriété individuelle. Les Droits de la Nature permettent ainsi d’affranchir le vivant de la tutelle humaine. La nature n’est plus un bien marchand ni une propriété, mais une communauté terrestre dont l’humain est un colocataire.

Pour formaliser cette évolution, le Comité français de l’UICN a mandaté le cabinet Terem Avocate (Anouk Ferté de Vincent, Fanny Leste, Lucille Stal) afin de conduire une étude juridique nationale. Son diagnostic initial des freins et des leviers est attendu en décembre 2026, et ses propositions définitives de modifications législatives et réglementaires en mars 2027.

Au-delà des verrous du droit, il reste à déconstruire les peurs socioculturelles qui freinent encore le lâcher-prise collectif.

Faut-il avoir peur de la libre évolution ? De la crainte à l’adhésion (vidéo 05, table ronde 4)

La peur du lâcher-prise est une réaction compréhensible dans une civilisation façonnée par le dogme de la maîtrise technique et la glorification de l’interventionnisme. Voir la nature « reprendre ses droits » suscite des inquiétudes économiques, paysagères et sécuritaires qu’il faut examiner objectivement.

Déconstruire les peurs : ce que disent les données

Pierre Mossant (CEN Auvergne) rappelle que, dans les territoires ruraux comme le Massif central, marqués par la déprise agricole et le recul des services publics, la libre évolution peut être perçue comme un abandon de gestion, voire une « double peine » culturelle face à des paysages d’estives façonnés de longue date par le pastoralisme.

Les enquêtes sociologiques et les données de terrain bousculent pourtant ces représentations.

Un soutien populaire massif. Coline Drapier détaille les résultats d’une étude menée par l’association Forêt et Naturalité avec l’Université de Gembloux, en Wallonie : 76 % de la population est favorable à une augmentation des surfaces forestières en libre évolution. Un large consensus citoyen existe donc dès lors que l’information est transmise de manière transparente.

La réalité statistique des risques. Franck Pupunat et Coline Drapier rappellent que les statistiques médicales et forestières démentent la prétendue dangerosité des forêts sauvages. Les risques de mortalité liés aux chutes d’arbres y sont infimes (moins de 0,6 % des accidents recensés en forêt), bien loin des noyades ou des chutes de rochers.

De nouveaux récits : l’« évocentrisme » et les bénéfices pour les territoires

Pour mobiliser la société, les intervenants appellent à façonner des récits porteurs d’espoir et de rayonnement.

« Pour qu’une forêt soit superbe il lui faut l’âge et l’infini. »

S’appuyant sur cette pensée du poète René Char, Damien Saraceni (Association Francis Hallé pour la forêt primaire) montre qu’un projet de 70 000 hectares sur 7 siècles en Europe de l’Ouest serait un formidable levier d’attractivité, de fierté territoriale et de redynamisation économique indirecte (écotourisme, hôtellerie, recherche scientifique) pour les régions d’accueil, notamment dans les massifs transfrontaliers du Grand Est.

Franck Pupunat (Commission nationale française pour l’UNESCO) présente la contribution de l’« évocentrisme », concept théorisé par l’écologue Anthony Foussard. Il invite à un glissement conceptuel majeur : ne plus chercher à préserver un état paysager figé ni une liste fixe d’espèces patrimoniales (écocentrisme/anthropocentrisme), mais protéger le processus évolutif lui-même, c’est-à-dire le flux, la dynamique et le devenir du vivant.

Il met aussi en avant les bénéfices sanitaires avérés de la naturalité (baisse mesurable du cortisol salivaire, inhalation de phytoncides qui renforce l’immunité) et propose d’élargir la notion de citoyenneté universelle à l’ensemble de la communauté du vivant. La libre évolution devient alors un projet politique d’apaisement, un bien commun et un levier au service d’une culture de paix internationale.

Conclusion : vers un nouveau traité de cohabitation avec le vivant

Les enseignements du colloque du 30 septembre au Palais Bourbon montrent avec force que la libre évolution ne doit plus être reléguée aux marges des politiques de conservation. Loin de s’opposer aux activités humaines nécessaires ou à une sylviculture soutenable à couvert continu, elle propose une complémentarité territoriale indispensable. En permettant à des espaces clés de retrouver leur autonomie fonctionnelle, nos sociétés se dotent d’une assurance naturelle irremplaçable face au dérèglement climatique, tout en préservant de grands réservoirs d’évolution génétique.

Pour des politiques publiques pleinement protectrices, il faut lever en même temps les verrous juridiques, fiscaux et culturels qui entravent encore la non-intervention. Il s’agit de dépasser la posture d’exploitant ou de gestionnaire omniprésent pour devenir les gardiens et les partenaires d’un vivant en libre expression.

Alors que l’effondrement de la biodiversité et le désordre climatique ébranlent nos certitudes institutionnelles, une question s’impose désormais au législateur comme à chaque citoyen : sommes-nous enfin prêts à accepter une part d’incontrôlable pour garantir l’avenir de la communauté terrestre ?

Nous remercions le fonds Demain sur Terre pour le financement de cet événement et des vidéos.

Restaurer la nature : la Coordination Libre Évolution publie son cahier d’acteurs

Restaurer la nature : la Coordination Libre Évolution publie son cahier d’acteurs

À l’occasion de la consultation publique « Agir pour restaurer la nature », ouverte du 2 mars au 31 juillet 2026, la Coordination Libre Évolution (CLÉ) a apporté sa contribution sous la forme d’un cahier d’acteurs collectif.

Fruit de la réflexion de ses 18 membres actifs, ce document défend une idée centrale : restaurer la nature suppose d’abord de réduire les pressions humaines qui s’exercent sur elle, et de laisser davantage de place aux dynamiques naturelles.

Restaurer, mais d’abord préserver

Artificialisation, fragmentation des habitats, surexploitation des ressources, pollutions, gestion intensive de certains milieux : les pressions exercées par les activités humaines restent nombreuses.

Pour la CLÉ, la restauration écologique ne peut donc pas être pensée uniquement comme une succession d’interventions techniques destinées à réparer les milieux après leur dégradation.

La priorité doit aussi être donnée à la préservation des écosystèmes encore fonctionnels.

Le cahier d’acteurs rappelle ainsi un principe simple : préserver un milieu en bon état est généralement plus facile et moins coûteux que restaurer un milieu profondément dégradé.

Dans cette perspective, la libre évolution constitue un outil essentiel. Elle peut être mise en place directement lorsque les écosystèmes fonctionnent encore de manière satisfaisante, ou intervenir après une phase de restauration ciblée lorsque les dégradations sont trop importantes.

La libre évolution comme outil de résilience

Laisser un milieu évoluer avec un minimum d’intervention humaine permet aux processus écologiques de retrouver davantage d’autonomie.

Le cahier d’acteurs met notamment en avant plusieurs bénéfices de la libre évolution :

  • une meilleure résilience face aux événements climatiques extrêmes et aux problèmes sanitaires ;
  • la restauration des grands cycles naturels, notamment ceux du carbone, de l’eau ou de l’azote ;
  • une diversification des habitats et des espèces ;
  • le retour de dynamiques naturelles d’adaptation ;
  • une meilleure expression de la diversité génétique.

La CLÉ rappelle également l’importance de créer, à l’échelle nationale, un véritable maillage d’espaces en libre évolution, afin de permettre aux espèces de circuler et aux dynamiques écologiques de s’exprimer sur le long terme.

Préserver les milieux encore fonctionnels doit devenir une priorité : la restauration ne doit pas conduire à intervenir là où les processus naturels peuvent encore fonctionner par eux-mêmes.

Forêts : accepter davantage les dynamiques naturelles

Une partie importante de la contribution est consacrée aux milieux forestiers.

La CLÉ alerte notamment sur les conséquences de certaines pratiques de gestion intensive : enrésinement massif, coupes à blanc, homogénéisation des peuplements ou encore rajeunissement des forêts.

À l’inverse, l’absence d’exploitation dans certains secteurs permet la régénération naturelle, le vieillissement des arbres, le maintien du bois mort et la constitution d’une structure forestière plus diversifiée.

Ces espaces sont également précieux pour la recherche scientifique, car ils constituent des références permettant d’observer l’évolution spontanée des écosystèmes.

La CLÉ appelle par ailleurs à ne pas utiliser systématiquement le risque incendie comme justification à une intervention accrue dans les forêts. Le cahier rappelle notamment le rôle du couvert forestier, des gros arbres et du bois mort dans le maintien d’un microclimat plus humide.

Repenser notre rapport aux animaux sauvages

Le cahier d’acteurs aborde aussi la question de la gestion des populations animales.

Pour la CLÉ, les politiques de régulation doivent être réévaluées au regard de leur efficacité réelle et des processus naturels de régulation.

La restauration de grands espaces fonctionnels doit notamment permettre le retour et le maintien des grands prédateurs, capables de jouer leur rôle dans les équilibres entre populations animales.

Le document invite également à revoir les politiques concernant les espèces dites « susceptibles d’occasionner des dégâts » lorsque les méthodes de destruction ou de chasse ne démontrent pas leur efficacité.

L’objectif est de passer progressivement d’une logique de contrôle permanent de la faune à une meilleure compréhension des mécanismes naturels de régulation.

Zones humides, cours d’eau et agriculture également concernés

La libre évolution ne concerne pas uniquement les forêts.

Le cahier d’acteurs souligne aussi l’intérêt de préserver les tourbières, les cours d’eau peu anthropisés, leurs méandres naturels et leurs ripisylves.

Dans les milieux aquatiques déjà très modifiés, certaines opérations de restauration peuvent être nécessaires. Mais la CLÉ défend ensuite une gestion plus sobre, laissant davantage de place aux embâcles, aux mouvements de sédiments et aux évolutions naturelles des cours d’eau.

La contribution attire enfin l’attention sur les impacts moins visibles de certaines pratiques agricoles, notamment l’usage de traitements antiparasitaires et d’insecticides susceptibles d’affecter largement les populations d’insectes.

Changer de paradigme

À travers ce cahier d’acteurs, la Coordination Libre Évolution défend finalement une évolution profonde de notre rapport à la nature.

Il ne s’agit pas d’opposer systématiquement restauration active et non-intervention. Dans certains milieux très dégradés, une intervention initiale peut être indispensable.

Mais une fois les principales pressions supprimées, la nature doit pouvoir retrouver davantage de liberté dans son évolution.

La restauration écologique ne peut donc pas reposer uniquement sur une logique de maîtrise et de contrôle. Elle doit aussi faire confiance aux capacités de résilience des écosystèmes.

C’est tout le sens de la position portée par la CLÉ : réduire les pressions humaines, protéger les milieux encore fonctionnels et faire de la libre évolution un outil central des politiques de restauration de la nature.

Télécharger le cahier d’acteurs

Retrouvez l’intégralité de la réponse de la Coordination Libre Évolution à la consultation publique « Agir pour restaurer la nature ».

Réponse de la Coordination Libre Évolution à la consultation publique « Agir pour restaurer la nature »

Télécharger le cahier d’acteurs

Ce document est le fruit du travail collectif des 18 membres actifs de la Coordination Libre Évolution.

SAVE THE DATE – Colloque : La libre évolution, pour repenser notre rapport au vivant

SAVE THE DATE – Colloque : La libre évolution, pour repenser notre rapport au vivant

Nous serons présents le 30 septembre au Palais Bourbon pour le colloque « La libre évolution pour repenser notre rapport au vivant » organisé par la députée de l’Orne Chantal Jourdan.

Face à l’effondrement du vivant, les méthodes habituelles de gestion de la nature ne suffisent plus. La nature reste pensée comme un espace à contrôler, aménager, exploiter ou entretenir. La libre évolution propose l’inverse : laisser des espaces naturels se développer spontanément, sans intervention humaine.

Elle représente aujourd’hui moins de 1 % du territoire hexagonal.

Trois ambitions :
• clarifier le concept de libre évolution
• mettre en lumière ses bénéfices écologiques, climatiques et sociaux
• identifier les leviers juridiques et politiques pour formuler des propositions concrètes

Un rendez-vous qui concerne les parlementaires, les collectivités, les propriétaires fonciers et forestiers, les juristes, et celles et ceux qui font vivre ces espaces sur le terrain.

Illustration : @lucie.roullier
Merci au @Fondsdemainsurterre pour leur soutien.
“Et si protéger la nature consistait surtout à arrêter de la gérer ?” 7 idées qui bousculent notre vision de l’écologie

“Et si protéger la nature consistait surtout à arrêter de la gérer ?” 7 idées qui bousculent notre vision de l’écologie

Pendant des décennies, protéger la nature signifiait intervenir : planter, entretenir, débroussailler, restaurer, contrôler. Mais une idée gagne aujourd’hui du terrain chez les écologues, les gestionnaires d’espaces naturels et même certaines collectivités : et si la meilleure chose à faire pour certains écosystèmes était… de les laisser tranquilles ?

Ce courant, appelé libre évolution ou rewilding, ne consiste pas simplement à “abandonner” la nature. Il remet profondément en question notre rapport au vivant, notre obsession du contrôle et même notre définition de ce qu’est une “bonne” gestion écologique.

Voici les idées les plus surprenantes — parfois dérangeantes — tirées du mémoire Non-gestion, libre évolution et nature spontanée : état des connaissances et enjeux pour la biodiversité.

La nature n’a peut-être pas besoin d’être “sauvée” en permanence

C’est probablement l’idée la plus contre-intuitive du rapport : certaines actions de protection peuvent elles-mêmes perturber les dynamiques naturelles.

Le philosophe François Terrasson allait jusqu’à écrire :

« Protéger, c’est détruire. »

Une phrase provocatrice, mais qui résume bien la critique formulée contre une écologie trop interventionniste. Creuser des mares, débroussailler des pelouses calcaires ou installer des nichoirs restent des actes de contrôle humain.

La libre évolution propose donc un renversement radical : reconnaître que les écosystèmes possèdent leur propre capacité d’organisation, d’adaptation et de résilience.

Ce qui fascine ici, c’est le déplacement philosophique : l’humain cesse d’être le “gestionnaire suprême” du vivant.

Le changement climatique rend les anciennes méthodes de conservation obsolètes

Pendant longtemps, la conservation visait à maintenir un “état de référence” : préserver telle forêt, telle prairie ou telle espèce dans un état supposé stable.

Mais avec le dérèglement climatique, cette logique devient de plus en plus fragile. Les espèces migrent, les températures changent, les écosystèmes se recomposent.

Le rapport souligne qu’il devient parfois « difficile, voire peu pertinent, de chercher à figer les écosystèmes dans un état donné ».

Autrement dit : la nature n’est plus un musée.

C’est une idée vertigineuse pour les politiques environnementales, car elle oblige à passer d’une logique de conservation fixe à une logique d’accompagnement du changement.

Certaines forêts repoussent très bien… sans nous

L’un des enseignements les plus étonnants des recherches récentes concerne la restauration passive.

Des études citées dans le mémoire montrent que, dans de nombreux territoires abandonnés par l’agriculture, les forêts recolonisent naturellement les espaces avec une efficacité parfois comparable aux projets coûteux de reboisement actif.

Les chercheurs notent même que :

  • la restauration active est souvent plus rapide ;
  • mais la restauration passive peut fonctionner sur des surfaces beaucoup plus vastes ;
  • et avec des coûts infiniment plus faibles.

Cela pose une question inconfortable : combien de projets écologiques existent surtout parce que nous avons du mal à accepter de “ne rien faire” ?

Même les friches urbaines peuvent devenir des refuges écologiques

Quand on pense biodiversité, on imagine rarement des terrains vagues, des interstices urbains ou des friches industrielles.

Et pourtant.

Le mémoire montre que certaines villes — notamment Paris — intègrent déjà discrètement les principes de libre évolution à travers des politiques de “laisser pousser”.

Cela peut concerner :

  • des trottoirs végétalisés,
  • des toitures,
  • des espaces non tondus,
  • ou des zones laissées à la flore spontanée.

Le plus intéressant ici n’est pas seulement écologique : c’est culturel.

Nous avons été conditionnés à associer nature “propre” et nature “bien gérée”. Une friche nous semble souvent négligée… alors qu’elle peut être extraordinairement vivante.

La “nature sauvage” est aussi une construction culturelle

Le concept de wilderness — au cœur du mouvement de libre évolution — ne vient pas seulement de la science écologique.

Il est aussi né de la littérature, de la peinture et de la philosophie romantique.

Les auteurs rappellent que des artistes comme Turner ou Coleridge ont contribué à transformer les espaces sauvages :

  • d’endroits hostiles et inquiétants,
  • en paysages sublimes et désirables.

Autrement dit : notre vision du sauvage n’est jamais neutre.

Ce que nous appelons “nature” dit souvent davantage sur notre imaginaire collectif que sur les écosystèmes eux-mêmes.

La libre évolution n’est pas forcément l’absence totale d’humains

C’est un malentendu fréquent.

Même dans les espaces protégés les plus stricts, certaines interventions restent parfois nécessaires :

  • limiter des espèces invasives,
  • gérer des déséquilibres liés à l’absence de prédateurs,
  • encadrer la fréquentation humaine.

La libre évolution n’est donc pas une “mise sous cloche”.

Comme l’écrit Baptiste Morizot :

« La libre évolution n’est pas une mise sous cloche, mais la préservation de potentiels évolutifs. »

Cette nuance est essentielle. Le débat n’oppose pas “nature” et “humanité”, mais différentes manières d’habiter le vivant.

Le plus grand obstacle n’est peut-être pas écologique… mais psychologique

Le mémoire revient souvent sur une idée fascinante : notre difficulté à accepter le désordre naturel.

Une forêt morte, des arbres tombés, une prairie qui se ferme, des ronces envahissantes… beaucoup de dynamiques naturelles nous paraissent inquiétantes ou “mal entretenues”.

Pierre Mossant résume ce problème avec une formule frappante :

« L’échelle de la nature n’est pas acceptable pour l’humain. »

La libre évolution impose en effet :

  • des temporalités longues,
  • des résultats incertains,
  • et une perte de contrôle.

Dans une société obsédée par l’optimisation et l’immédiateté, c’est presque révolutionnaire.

Une nouvelle écologie du lâcher-prise ?

Le plus intéressant dans la libre évolution n’est peut-être pas seulement ce qu’elle dit des écosystèmes… mais ce qu’elle révèle de nous-mêmes.

Pourquoi avons-nous tant besoin de contrôler le vivant ? Pourquoi l’idée d’une nature autonome nous met-elle parfois mal à l’aise ?

À mesure que les crises écologiques s’aggravent, une question devient de plus en plus difficile à éviter :

Et si, dans certains cas, la meilleure manière d’aider la nature était enfin de lui laisser la possibilité d’inventer sa propre trajectoire ?

Sources

  • Non-gestion, libre évolution et nature spontanée : état des connaissances et enjeux pour la biodiversité, Iris Arnould, Marion Barray, Christelle Chenel, Justine Gaultier, Siméon Diabel François Samy, AgroParisTech / ARB Île-de-France, 2025.
  • Comité français de l’UICN, La libre évolution : une approche en développement pour la protection et la restauration de la nature, 2024.
Le paradoxe des forêts sauvages : pourquoi « ne rien faire » pourrait les sauver des flammes

Le paradoxe des forêts sauvages : pourquoi « ne rien faire » pourrait les sauver des flammes

Le mythe de la forêt « propre »

Dans l’imaginaire collectif, une forêt « propre », débarrassée de son bois mort et de ses broussailles, est souvent perçue comme un espace sécurisé. À l’inverse, la forêt non exploitée est régulièrement pointée du doigt comme une « poudrière » en attente d’une étincelle. Ce discours a trouvé un écho particulier lors des incendies de Gonfaron en 2021 et de La Teste-de-Buch en 2022, où le « déficit d’entretien » est devenu un coupable idéal pour expliquer la fureur des flammes. Pourtant, cette vision simpliste est aujourd’hui battue en brèche par l’écologie forestière. Et si, paradoxalement, l’absence d’intervention humaine constituait l’une des meilleures protections naturelles ? En explorant les mécanismes de résilience des forêts en libre évolution, nous découvrons un écosystème qui, loin d’être à l’abandon, déploie ses propres stratégies de défense.

Le bois mort, une éponge invisible

L’un des principaux bénéfices d’une forêt sauvage réside dans sa densité de bois mort, un élément souvent mal compris. Selon l’étude de Klamerus-Iwan et al. (2020), un seul tronc couché peut stocker jusqu’à plusieurs centaines de litres d’eau, agissant comme une véritable éponge qui ralentit le ruissellement et hydrate le sol.
La différence est flagrante lorsque l’on compare les chiffres : dans les forêts naturelles de Bialowieza (Pologne), le volume de bois mort atteint 80 à 120 m³/ha. En France, l’inventaire de l’IGN révèle une moyenne de seulement 23 m³/ha (7 sur pied, 16 au sol). Plus révélateur encore : la moitié du bois mort français est constituée de petits débris de moins de 12,5 cm, souvent issus de maladies. Or, c’est le « gros bois » et le « très gros bois », typiques des forêts non gérées, qui offrent la meilleure résistance au feu.
L’enlèvement systématique de ces troncs peut s’avérer contre-productif, comme le souligne un article de The Conversation (2022) :
« L’enlèvement peut notamment générer des matériaux (copeaux, brindilles) inflammables. […] Son élimination généralisée n’est pas justifiée en dehors des zones les plus fréquentées. »
Le « nettoyage » mécanique laisse souvent derrière lui des débris fins et secs qui s’enflamment bien plus vite que les gros troncs humides en décomposition.

La canopée fermée : une climatisation naturelle

Le maintien d’un couvert forestier dense et continu agit comme une protection thermique. Les travaux de Blumröder et al. (2021) démontrent que les forêts denses et peu éclaircies régulent bien mieux leur microclimat. Par l’évapotranspiration, la canopée maintient une atmosphère humide et fraîche au sol, là où une forêt exploitée et ouverte subit un assèchement plus rapide.
Cette structure fermée offre deux avantages physiques cruciaux :
  • Barrière contre le vent : Selon Gardiner et al. (1997), la densité du peuplement réduit drastiquement la vitesse du vent au sein de la forêt. Le vent étant le moteur principal de l’apport en oxygène et de la course des flammes, son freinage ralentit mécaniquement la progression de l’incendie.
  • Contrôle du combustible bas : En privant le sol de lumière, une canopée continue limite naturellement le développement de la strate arbustive. Si les forêts sauvages peuvent connaître des épisodes d’embroussaillement, il s’agit souvent de phases transitoires localisées, bien moins inflammables qu’une strate basse entretenue artificiellement par les coupes.

La force de l’âge : le bouclier des vieux arbres

Laisser une forêt en libre évolution, c’est lui permettre de retrouver des arbres aux stades de maturité et de sénescence. Pour la survie de l’écosystème, l’âge est un atout. Comme le rappellent Curt et al. (2022), plus un arbre est vieux et gros, plus son écorce s’épaissit. Cette couche protectrice forme un bouclier thermique vital pour les tissus conducteurs de sève, permettant à l’arbre de survivre à un passage de feu de surface.
De plus, de nombreux arbres ont développé des stratégies de régénération après incendie, comme les cônes sérotineux qui libèrent leurs graines sous l’effet de la chaleur. Toutefois, ces mécanismes exigent que l’arbre ait atteint sa pleine maturité sexuelle, un cycle que la sylviculture interrompt souvent prématurément lors des coupes d’exploitation.

L’isolement : une protection contre l’erreur humaine

Statistiquement, plus de 90 % des départs de feu sont d’origine humaine. L’inaccessibilité géographique ou le statut de protection juridique constituent donc les premiers remparts contre le sinistre. En France métropolitaine, les zones de protection stricte restent rares : seulement 0,24 % des forêts (environ 41 000 ha) bénéficient d’un statut de réserve intégrale, comme les Réserves Biologiques Intégrales (RBI) en forêt domaniale.
Ces espaces ne sont pas pour autant des zones de non-droit ou d’abandon. Ils sont intégrés aux stratégies de Défense des Forêts Contre l’Incendie (DFCI), avec un entretien rigoureux des pistes d’accès pour les secours. 

La nuance nécessaire : quand la météo dicte sa loi

Toutefois, la science impose la prudence. En cas de conditions météorologiques extrêmes, sécheresses prolongées couplées à des vents violents, les mécanismes biologiques passent au second plan. Curt et al. (2022) soulignent que dans ces situations, « la transmission de l’énergie devient si efficace » que la structure et la composition de la végétation deviennent secondaires face à la puissance thermique.
Dans ces contextes de stress hydrique intense, la forte biomasse (vivante et morte) d’une forêt sauvage peut alimenter un foyer d’une intensité supérieure à celle d’une forêt gérée. Aucun mode de gestion ne peut prétendre à une immunité totale : face à la démesure du climat, la forêt sauvage comme la forêt cultivée restent vulnérables.

Vers un nouvel équilibre forestier

La forêt sauvage n’est pas le danger public que l’on dépeint parfois. Elle est un écosystème résilient, capable de s’auto-réguler grâce à son bois mort humide, sa canopée protectrice et ses arbres centenaires. Loin d’être un « abandon », la libre évolution est une stratégie d’adaptation qui mérite sa place dans nos paysages.
Alors que nous repensons notre gestion territoriale face au changement climatique, la question reste ouverte : quelle part de sauvage sommes-nous prêts à accepter pour restaurer la résilience de nos forêts ?
La véritable sécurité incendie pourrait ne pas résider dans le nettoyage systématique de chaque hectare, mais dans notre capacité à laisser la forêt redevenir un écosystème humide, mature et autonome.
Wildenstein choisit la libre évolution : 350 hectares sanctuarisés pour un siècle

Wildenstein choisit la libre évolution : 350 hectares sanctuarisés pour un siècle

Dans un article publié le 16 avril 2026, Dernières Nouvelles d’Alsace revient sur une décision forte prise par la commune de Wildenstein, dans le massif des Vosges : placer plus de 320 hectares de forêts communales en libre évolution pendant 99 ans.

Cette mesure, officialisée par la signature d’une Obligation Réelle Environnementale (ORE), interdit toute exploitation forestière, construction ou travaux sur ces parcelles situées notamment autour du Grand Ventron et du Rothenbach. La promenade y restera toutefois autorisée. L’objectif affiché est clair : laisser la forêt retrouver son fonctionnement naturel afin de préserver durablement la biodiversité.

Ce choix est particulièrement remarquable dans un contexte où la gestion forestière reste largement dominée par des logiques d’exploitation du bois. À Wildenstein, la commune assume au contraire une vision de long terme. Le maire Ludovic Marinoni souligne d’ailleurs que certaines parcelles, très pentues, sont difficiles à exploiter et qu’il est plus pertinent écologiquement de les laisser évoluer librement.

Le projet bénéficie du soutien financier du WWF France, qui versera 252 000 euros sur trente ans afin de compenser la perte des revenus forestiers. En échange, la commune s’engage notamment à préserver des îlots de pleine naturalité, à sensibiliser le public à la libre évolution forestière et à suivre scientifiquement certaines espèces, comme les coléoptères ou le lynx.

Cette forêt présente en effet un caractère exceptionnel. Le secteur abrite des espèces emblématiques et menacées comme le lynx boréal ou le grand tétras, et se situe à proximité de la Réserve naturelle nationale du Grand Ventron, intégrée au patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses hêtraies anciennes.

L’article des DNA rappelle également un point essentiel souvent oublié : lorsque l’activité humaine cesse, la biodiversité peut rapidement reprendre ses droits. Comme l’explique Jean-Marie Lettermann, du Conservatoire d’espaces naturels d’Alsace, les espaces protégés permettent aux milieux rares ou fragiles de subsister et de se développer dans la durée.

Cette initiative illustre une évolution profonde de notre rapport à la forêt. Face à l’effondrement de la biodiversité et aux effets du changement climatique, certaines collectivités choisissent désormais de protéger les écosystèmes plutôt que de les rentabiliser à court terme. Wildenstein devient ainsi l’un des exemples les plus ambitieux de libre évolution forestière en Alsace.

Source : article de Jean Martini publié dans Dernières Nouvelles d’Alsace le 16 avril 2026.

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