Colloque sur la Libre évolution au Palais Bourbon : quand le vivant redéfinit nos politiques publiques

Colloque sur la Libre évolution au Palais Bourbon : quand le vivant redéfinit nos politiques publiques

Le 30 septembre, le Palais Bourbon a accueilli un colloque inédit consacré à la libre évolution, organisé par la députée de l’Orne Chantal Jourdan : laisser la nature suivre sa propre trajectoire, sans exploitation ni gestion. Entre preuves scientifiques (la Massane, Naliboki), retours d’expériences de terrain, verrous juridiques et fiscaux à lever et peurs à dépasser, scientifiques, juristes et acteurs citoyens ont défendu une idée simple : parfois, protéger, c’est ne rien faire.

Sortir de l’emprise anthropocentrique : une urgence écologique et philosophique

Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre en silence, et nos grilles de lecture comme nos cadres d’action publique en révèlent les limites. Depuis plusieurs siècles, les sociétés occidentales entretiennent avec le monde naturel un rapport d’emprise : on le façonne, on l’optimise, on l’exploite, ou on le préserve sous contrôle strict.

Dans ce contexte, l’accueil d’un colloque sur la libre évolution au Palais Bourbon, siège de la représentation nationale et de l’élaboration de la loi, a une importance stratégique majeure. L’événement marque une étape décisive pour faire mûrir le débat politique et sociétal, en invitant le législateur et les citoyens à réinterroger les fondements mêmes des politiques publiques environnementales.

Le défi n’est plus seulement de perfectionner nos outils de gestion ciblée. Il faut changer de posture, sur le plan sociétal comme philosophique : comment passer du statut de gestionnaire omniprésent et d’exploitant de la nature à celui de partenaire des dynamiques spontanées du vivant ? Et si protéger la nature, c’était d’abord cesser d’intervenir ? Loin d’être un abandon des territoires ou une renonciation stérile, la libre évolution fait le pari de la résilience des écosystèmes, en leur accordant le temps, l’espace et la liberté nécessaires à leur épanouissement.

Pour prendre la mesure de cette rupture féconde, revenons sur le déroulé de cette journée d’échanges institutionnels et scientifiques, à commencer par le cadrage philosophique et politique de la séquence d’ouverture.

Ouverture du colloque : repenser notre rapport au vivant depuis le Palais Bourbon (vidéo 01)

Tenir cette journée d’étude à l’Assemblée nationale n’a rien d’anodin. Lieu par excellence de la décision démocratique et de l’arbitrage normatif, le Palais Bourbon sert ici de tribune pour réévaluer nos doctrines collectives et fixer un nouveau cadre éthique et législatif pour la transition écologique.

Dans son discours d’ouverture, la députée Chantal Jourdan revient sur l’héritage cartésien de la pensée occidentale, bâti sur une séparation hermétique entre nature et culture. Cette dualité anthropocentrique a légitimé une emprise technique globale (agriculture intensive monospécifique, déforestation, pollutions industrielles généralisées) dont les répercussions systémiques sont aujourd’hui critiques. Les reculs environnementaux récemment observés au Parlement, avec l’affaiblissement de la démocratie de l’eau, l’assouplissement des règles de protection et la réautorisation de molécules chimiques toxiques, rendent d’autant plus nécessaire la trajectoire que dessine la libre évolution pour restaurer la robustesse des territoires.

« La véritable question est peut-être la suivante : comment agir avec le vivant plutôt que de toujours agir sur lui ? disait Bruno Latour »

Valérie Thomé, cofondatrice de la Coordination Libre Évolution, prend ensuite la parole au nom du collectif national, qui réunit dix-neuf associations engagées. Face à la dégradation accélérée des milieux, dit-elle, les méthodes classiques de gestion environnementale ne suffisent plus. La libre évolution repose sur un constat à la fois pragmatique et scientifique : en laissant les écosystèmes suivre leurs propres trajectoires, sans intervention humaine intrusive, on permet au vivant de régénérer sa force fondamentale. Valérie Thomé insiste : il ne s’agit ni d’un abandon des territoires, ni d’une mise sous cloche restrictive, mais d’un acte raisonné de confiance dans la capacité de résilience des écosystèmes.

Ces principes trouvent une démonstration empirique rigoureuse dans les travaux scientifiques et les observations de terrain de la première table ronde.

Pourquoi laisser faire la nature ? Les preuves par la science et le terrain (vidéo 02, table ronde 1)

Pour inscrire la libre évolution au cœur des politiques publiques de conservation, il faut s’appuyer sur des preuves écologiques solides. En croisant le cadre théorique international, l’observation séculaire des réserves forestières continentales et l’étude des cascades trophiques de la grande faune sauvage, les chercheurs apportent des démonstrations concrètes de l’efficacité de la non-intervention.

Définitions et bénéfices écosystémiques majeurs

Julie De Saint Blanquat ouvre les travaux en rappelant la définition de l’organisation Wild Europe : un espace en libre évolution est une zone gouvernée par des processus naturels spontanés, peu ou pas modifiée, exempte d’activités humaines intrusives ou extractives, d’infrastructures permanentes et d’habitations. Cette approche ne préjuge ni des usages passés du site, ni de son état d’intégrité initial, qu’il s’agisse d’une friche agricole, d’un secteur littoral ou d’un massif forestier.

« La libre évolution n’est pas une mise sous cloche mais la préservation de potentiel évolutif. »

S’appuyant sur les travaux du philosophe Baptiste Morizot, l’intervenante souligne que la libre évolution est une dynamique évolutive, une trajectoire fluide, plutôt que la conservation d’un état figé.

Côté objectifs, l’écart est important. La stratégie européenne pour la biodiversité vise 10 % de protection stricte d’ici 2030, mais la France n’en est aujourd’hui qu’à environ 2 % de son territoire, avec un fort déséquilibre géographique : les zones montagneuses concentrent ces surfaces, au détriment des plaines productives.

Julie De Saint Blanquat détaille quatre bénéfices majeurs de la non-intervention.

La régénération de la biodiversité saproxylique. Les cycles sylvicoles conventionnels raccourcissent drastiquement la vie des arbres, généralement récoltés vers 80 à 150 ans, alors que le cycle naturel des forêts tempérées s’étend sur 500 à 700 ans. En supprimant les stades de sénescence, de bois mort et d’écroulement, la gestion classique prive d’habitat plus de 25 % des espèces forestières dépendantes du bois mort, qui disparaissent en silence.

La régulation du cycle de l’eau. Les forêts non perturbées fonctionnent comme de véritables tampons hydriques. Elles retiennent l’humidité sous leur couvert et dans des sols non tassés, puis relâchent l’eau progressivement, ce qui sécurise l’approvisionnement en eau potable et atténue l’impact des sécheresses estivales.

L’atténuation du risque d’incendie. Sous une canopée continue, le microclimat frais et humide relève le seuil d’embrasement de la végétation. Le gros bois mort, gorgé d’eau, agit comme une éponge au sol, tandis que la structure en mosaïque et le mélange d’essences feuillues forment des pare-feu biologiques naturels qui ralentissent la propagation des flammes.

Des puits de carbone stables et durables. Les peuplements monospécifiques gérés de manière intensive deviennent de plus en plus vulnérables au climat. La complexité structurelle des forêts en libre évolution, elle, sécurise sur le très long terme les stocks de carbone des sols et des boisements.

La Massane, laboratoire à ciel ouvert

Jean-André Magdalou présente l’exemple historique de la réserve naturelle nationale de la Massane, dans le massif de l’Albera (Pyrénées-Orientales). La libre évolution y a été instaurée dès 1889 par l’inspecteur des forêts Paul de Boxo, avec une formule restée célèbre :

« Laisser agir les forces naturelles. »

À l’origine, cette décision administrative pionnière visait à restaurer des versants montagneux dégradés par le pastoralisme et le charbonnage. Elle a fait du site un laboratoire d’étude reconnu dans le monde entier. La Massane abrite une richesse biologique exceptionnelle : plus de 9 400 espèces recensées par inventaires directs, et plus de 43 000 identifiées grâce à l’ADN environnemental.

Les recherches au long cours montrent le rôle crucial des dendro-microhabitats (cavités à terreau, écorces décollées, champignons lignicoles). Elles portent notamment sur une parcelle de référence de 30 hectares, suivie arbre par arbre depuis près de trois décennies : plus de 70 000 individus, vivants ou morts, y ont été cartographiés. Le site est un refuge vital pour des espèces saproxyliques très exigeantes : le pique-prune (Osmurderma eremita), la rosalie alpine (Rosalia alpina), le petit lucanidé Isalis carboides, l’élatéride Ampedus quadrisignatus, ou encore le coléoptère mycétophage Bolitophagus reticulatus, étroitement lié à l’amadouvier (Fomes fomentarius).

Cette maturité écologique se mesure. Avec l’indice bio-indicateur SIRF (Syrphidae), la Massane atteint un score exceptionnel de 92 % d’intégrité écologique par rapport au modèle naturel optimal. Elle préserve l’intégralité de sa diversité génétique face aux crises climatiques, ce qui prouve que la liberté laissée aux processus naturels donne aux peuplements forestiers les meilleures capacités d’adaptation fonctionnelle face aux canicules répétées.

Naliboki : les leçons de la grande faune en Biélorussie

Annik Schnitzler-Lenoble élargit la perspective en présentant dix années d’observations dans la forêt de Naliboki (2 750 km²), une vaste zone marécageuse biélorusse redevenue sauvage après l’abandon des drainages soviétiques et le départ des populations rurales dans les années 1990. On y voit se déployer spontanément de remarquables cascades trophiques.

Le castor, restaurateur hydrologique. En construisant des barrages sur des kilomètres d’anciens canaux de drainage, les castors ont fait remonter la nappe phréatique et réhumidifié le milieu, provoquant le retour massif des poissons, des amphibiens, des loutres et des oiseaux d’eau.

Les grands carnivores. Le loup oriente les deux tiers de sa prédation sur le castor. Ses populations sont contenues par le lynx, qui élimine les louveteaux dans les tanières, tandis que l’ours brun, réinstallé, régule à son tour ces prédateurs.

Des herbivores qui s’autorégulent. Bisons, élans, cerfs et chevreuils coexistent à des densités élevées sans la moindre intervention cynégétique. Les herbivores participent eux-mêmes à la régulation des prédateurs, en piétinant parfois les jeunes louveteaux au terrier.

Naliboki a aussi montré la capacité d’un écosystème complet à encaisser les chocs extrêmes. Lors des épisodes de gel intense de 2013 et 2015, les populations de sangliers se sont effondrées de 90 % sous l’effet du froid et des infections. Les régimes alimentaires des prédateurs se sont alors réorganisés spontanément, sans rompre l’équilibre global.

Annik Schnitzler-Lenoble établit enfin une distinction d’échelle fondamentale. Les micro-réserves, comme les 250 hectares en libre évolution de la Massane, suffisent à pérenniser les insectes saproxyliques et les champignons. Mais les grands mammifères et les carnivores exigent des ensembles écosystémiques continus de 500 à 1 000 km² (pouvant atteindre théoriquement un million d’hectares) pour éviter un dépérissement génétique et écologique.

Ces données scientifiques trouvent une traduction concrète dans les nombreuses initiatives locales portées par des acteurs de terrain très variés.s au sol (« feu zombie »). Cette baisse d’intensité a freiné la propagation du brasier et facilité l’intervention des pompiers : la libre évolution n’aggrave donc pas les risques.

Le précédent wallon sur la responsabilité. Selon Coline Drapier, la jurisprudence belge confirme que, dans une réserve naturelle balisée, la chute d’une branche ou d’un arbre mort ne constitue ni un « vice de la chose », ni une défaillance de sécurité opposable au gestionnaire. Dès lors qu’une signalisation adéquate, à l’entrée du site, rappelle que le visiteur s’y engage à ses risques et périls, la sénescence est reconnue comme une composante normale du milieu sauvage.

La libre évolution sur le terrain : retours d’expériences et diversité des acteurs (vidéo 03, table ronde 2)

Partout sur le territoire, la libre évolution prend aujourd’hui des formes très diverses, par l’échelle, le statut foncier et les porteurs de projets : collectivités locales, associations de protection de la nature, fondations privées, initiatives citoyennes. La deuxième table ronde en a présenté quatre exemples, qui témoignent de la richesse de ces démarches et de la variété des leviers juridiques et fonciers activés.

Le Conservatoire d’espaces naturels de Normandie (Lou Beben). Il déploie le programme « Sylvae », dédié à l’acquisition de vieilles forêts, ainsi que le Programme régional pour les espaces en libre évolution (PRELE). Ce réseau fédère 17 sites normands, soit 150 hectares de forêts et de zones humides, sur du foncier public et privé. Le CEN associe achat direct et conventions de gestion d’au moins 30 ans avec les collectivités et les particuliers. Il assure aussi un suivi du libre écoulement des cours d’eau et de la dendrométrie.

Le Domaine Sauvage le Costil (Eva Bouillard). Des entrepreneurs privés issus de la boulangerie y ont sanctuarisé 170 hectares de forêts et de prairies dans l’Orne. Pour protéger le site de toute revente ou fragmentation future, la propriété du foncier est transmise à un fonds de dotation inaliénable. Une association locale assure l’ancrage territorial, le suivi scientifique et des visites pédagogiques mensuelles. Une convention PRELE est en place et une ORE est en projet. Les résultats sont spectaculaires : les oiseaux sont passés de 40 à plus de 100 espèces, et 14 espèces de chiroptères ont été recensées.

L’ASPAS (Coline Rual). L’association développe le réseau des Réserves de Vie Sauvage, qui protège 1 300 hectares de milieux naturels en libre évolution forte. La non-intervention y est stricte : ni silviculture, ni chasse, ni extraction d’aucune sorte. Financée exclusivement par les dons citoyens, l’ASPAS combine acquisitions en propre et Obligations réelles environnementales (ORE) notariées sur 99 ans.

Animal Cross (Dominique Souchier). Dans les Pyrénées-Atlantiques, des lycéens, formés aux bénéfices de la libre évolution et encadrés par leur professeur de SVT, ont directement démarché les conseils municipaux de leur secteur. Leur plaidoyer a convaincu un maire de signer une ORE de 99 ans sur une zone humide et une forêt alluviale communales, excluant formellement la chasse, la pêche et l’exploitation forestière. L’opération sécurise un corridor biologique alluvial et des zones humides. Elle a donné naissance à un kit pédagogique national pour la dupliquer ailleurs.

Les effets écologiques mesurés sur ces sites sont rapides et significatifs : fermeture progressive des milieux ouverts par la colonisation de fourrés pionniers, explosion des populations d’oiseaux et de chiroptères, réapparition de comportements animaux naturels en l’absence de pression cynégétique.

Les intervenantes pointent néanmoins d’importants verrous. Les incitations fiscales manquent et à la fin des exonérations de taxe foncière, les propriétaires privés sont trop souvent poussés à pratiquer des coupes rases. Et la libre évolution attend toujours une reconnaissance institutionnelle formelle dans les politiques publiques nationales.

d’une culture de paix internationale.

Cadre juridique : entre verrous réglementaires et révolution des Droits de la Nature (vidéo 04, table ronde 3)

Sécuriser la non-intervention est un défi juridique inédit : le droit positif français et le Code civil ont été conçus, historiquement, pour encourager l’exploitation économique, la mise en valeur et la maîtrise absolue du propriétaire sur son bien.

Une notion sans définition légale, et une typologie de l’UICN

Pascal Cavallin (Conservatoire du littoral) et Laure Germain Thomas (Comité français de l’UICN) rappellent que la « libre évolution » n’a aujourd’hui aucune définition légale propre en droit français. Le décret de 2022 et l’instruction de 2023 ont précisé la notion de « protection forte », mais celle-ci ne garantit pas automatiquement la libre évolution.

Pour combler ce vide, le groupe de travail Wilderness et Nature férale de l’UICN France a élaboré une typologie nationale. Elle classe les sites en 4 types d’espaces et 2 trajectoires évolutives, ce qui permet de cartographier la diversité des pratiques et d’accompagner la progression continue des sites vers plus de naturalité.

Verrous réglementaires, freins fiscaux et inversion des plafonds

Vanessa Kurukgy, avocate en droit de l’environnement, et les représentants de l’UICN détaillent les principaux obstacles.

Le plafond des Plans simples de gestion (PSG). Dans les forêts privées de plus de 20 hectares, les schémas régionaux de gestion sylvicole imposent généralement un plafond de 10 % de la surface pouvant être laissée en libre évolution. Laure Germain Thomas propose de renverser la logique : transformer ce plafond de 10 % en un seuil minimal obligatoire de 10 % consacré à la libre évolution dans tous les PSG.

Une fiscalité pénalisante. Une note publiée en septembre 2024 par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) recense jusqu’à 13 taxes et impôts frappant le foncier naturel. Les terrains sous ORE ne bénéficient d’aucune exonération des droits de mutation à titre gratuit, ce qui décourage fortement les propriétaires privés prêts à s’engager dans une protection durable.

Responsabilité et contraintes d’incendie. La responsabilité civile du propriétaire ou du gestionnaire peut être recherchée du fait des choses sous sa garde (chutes d’arbres ou de branches). Par ailleurs, la loi du 10 juillet 2023 renforce les Obligations légales de débroussaillement (OLD) et les servitudes de défense contre les incendies, ce qui peut imposer des défrichements mécaniques au cœur même de zones vouées à la libre évolution.

Ce que disent le terrain et la jurisprudence comparée

Face aux craintes liées aux incendies et à la responsabilité, les intervenants apportent des éclairages décisifs.

Les mégafeux de Gironde. Pascal Cavallin témoigne de ce qui a été observé sur le site du Conservatoire du littoral à La Teste-de-Buch (1 600 hectares, dont 25 % en libre évolution) lors des incendies de l’été 2022. Contrairement aux idées reçues, quand le feu a pénétré dans le secteur en libre évolution, la structure végétale multi-étagée et le microclimat humide ont fait retomber les flammes au sol (« feu zombie »). Cette baisse d’intensité a freiné la propagation du brasier et facilité l’intervention des pompiers : la libre évolution n’aggrave donc pas les risques.

Le précédent wallon sur la responsabilité. Selon Coline Drapier, la jurisprudence belge confirme que, dans une réserve naturelle balisée, la chute d’une branche ou d’un arbre mort ne constitue ni un « vice de la chose », ni une défaillance de sécurité opposable au gestionnaire. Dès lors qu’une signalisation adéquate, à l’entrée du site, rappelle que le visiteur s’y engage à ses risques et périls, la sénescence est reconnue comme une composante normale du milieu sauvage.

La rupture des Droits de la Nature

Marine Calmet, juriste et présidente de l’ONG Wild Legal, invite à un changement de paradigme avec la doctrine des Droits de la Nature. Pour sortir de l’approche consumériste et hygiéniste, qui réduit les forêts à de simples espaces de production ou de loisirs aménagés, il faut reconnaître au vivant le droit intrinsèque d’exister, de régénérer ses cycles et de s’appartenir à lui-même.

Elle s’appuie sur des modèles internationaux (Équateur, Nouvelle-Zélande) et sur l’exemple français du Parc amazonien de Guyane, où la forêt tropicale s’étend sur des millions d’hectares sans propriété individuelle. Les Droits de la Nature permettent ainsi d’affranchir le vivant de la tutelle humaine. La nature n’est plus un bien marchand ni une propriété, mais une communauté terrestre dont l’humain est un colocataire.

Pour formaliser cette évolution, le Comité français de l’UICN a mandaté le cabinet Terem Avocate (Anouk Ferté de Vincent, Fanny Leste, Lucille Stal) afin de conduire une étude juridique nationale. Son diagnostic initial des freins et des leviers est attendu en décembre 2026, et ses propositions définitives de modifications législatives et réglementaires en mars 2027.

Au-delà des verrous du droit, il reste à déconstruire les peurs socioculturelles qui freinent encore le lâcher-prise collectif.

Faut-il avoir peur de la libre évolution ? De la crainte à l’adhésion (vidéo 05, table ronde 4)

La peur du lâcher-prise est une réaction compréhensible dans une civilisation façonnée par le dogme de la maîtrise technique et la glorification de l’interventionnisme. Voir la nature « reprendre ses droits » suscite des inquiétudes économiques, paysagères et sécuritaires qu’il faut examiner objectivement.

Déconstruire les peurs : ce que disent les données

Pierre Mossant (CEN Auvergne) rappelle que, dans les territoires ruraux comme le Massif central, marqués par la déprise agricole et le recul des services publics, la libre évolution peut être perçue comme un abandon de gestion, voire une « double peine » culturelle face à des paysages d’estives façonnés de longue date par le pastoralisme.

Les enquêtes sociologiques et les données de terrain bousculent pourtant ces représentations.

Un soutien populaire massif. Coline Drapier détaille les résultats d’une étude menée par l’association Forêt et Naturalité avec l’Université de Gembloux, en Wallonie : 76 % de la population est favorable à une augmentation des surfaces forestières en libre évolution. Un large consensus citoyen existe donc dès lors que l’information est transmise de manière transparente.

La réalité statistique des risques. Franck Pupunat et Coline Drapier rappellent que les statistiques médicales et forestières démentent la prétendue dangerosité des forêts sauvages. Les risques de mortalité liés aux chutes d’arbres y sont infimes (moins de 0,6 % des accidents recensés en forêt), bien loin des noyades ou des chutes de rochers.

De nouveaux récits : l’« évocentrisme » et les bénéfices pour les territoires

Pour mobiliser la société, les intervenants appellent à façonner des récits porteurs d’espoir et de rayonnement.

« Pour qu’une forêt soit superbe il lui faut l’âge et l’infini. »

S’appuyant sur cette pensée du poète René Char, Damien Saraceni (Association Francis Hallé pour la forêt primaire) montre qu’un projet de 70 000 hectares sur 7 siècles en Europe de l’Ouest serait un formidable levier d’attractivité, de fierté territoriale et de redynamisation économique indirecte (écotourisme, hôtellerie, recherche scientifique) pour les régions d’accueil, notamment dans les massifs transfrontaliers du Grand Est.

Franck Pupunat (Commission nationale française pour l’UNESCO) présente la contribution de l’« évocentrisme », concept théorisé par l’écologue Anthony Foussard. Il invite à un glissement conceptuel majeur : ne plus chercher à préserver un état paysager figé ni une liste fixe d’espèces patrimoniales (écocentrisme/anthropocentrisme), mais protéger le processus évolutif lui-même, c’est-à-dire le flux, la dynamique et le devenir du vivant.

Il met aussi en avant les bénéfices sanitaires avérés de la naturalité (baisse mesurable du cortisol salivaire, inhalation de phytoncides qui renforce l’immunité) et propose d’élargir la notion de citoyenneté universelle à l’ensemble de la communauté du vivant. La libre évolution devient alors un projet politique d’apaisement, un bien commun et un levier au service d’une culture de paix internationale.

Conclusion : vers un nouveau traité de cohabitation avec le vivant

Les enseignements du colloque du 30 septembre au Palais Bourbon montrent avec force que la libre évolution ne doit plus être reléguée aux marges des politiques de conservation. Loin de s’opposer aux activités humaines nécessaires ou à une sylviculture soutenable à couvert continu, elle propose une complémentarité territoriale indispensable. En permettant à des espaces clés de retrouver leur autonomie fonctionnelle, nos sociétés se dotent d’une assurance naturelle irremplaçable face au dérèglement climatique, tout en préservant de grands réservoirs d’évolution génétique.

Pour des politiques publiques pleinement protectrices, il faut lever en même temps les verrous juridiques, fiscaux et culturels qui entravent encore la non-intervention. Il s’agit de dépasser la posture d’exploitant ou de gestionnaire omniprésent pour devenir les gardiens et les partenaires d’un vivant en libre expression.

Alors que l’effondrement de la biodiversité et le désordre climatique ébranlent nos certitudes institutionnelles, une question s’impose désormais au législateur comme à chaque citoyen : sommes-nous enfin prêts à accepter une part d’incontrôlable pour garantir l’avenir de la communauté terrestre ?

Animal Cross sort son reportage « Et si on laissait la nature évoluer librement ? »

Animal Cross sort son reportage « Et si on laissait la nature évoluer librement ? »

Ce film documentaire sur la libre évolution  vous emmènera dans les réalités de la protection de la nature en France. Vous constaterez que la faune et la flore sauvages sont presque partout dérangés et qu’il est nécessaire de dédier des espaces à la libre évolution, sans interventions humaines (pas de chasse, de pêche, d’exploitation forestière ou minière, d’agriculture, de pastoralisme), pour les préserver. Puis vous serez plongés dans la beauté d’une nature en libre évolution. Vous découvrirez tous les avantages qu’elle procure, tant pour la biodiversité que pour l’être humain.

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