Face à la sixième crise d’extinction des espèces, face au dérèglement climatique qui a pris des proportions inattendues en France avec les feux de cet été, il est urgent de réagir pour adopter une stratégie adaptée aux enjeux et mieux protéger notre territoire. La France s’est fixée l’objectif de 10% du territoire en protection forte d’ici 2030. Cette notion française de protection forte ne correspond pas à la protection stricte souhaitée par l’Union Européenne, beaucoup plus protectrice. Cette dernière a élaboré une stratégie pour la biodiversité 2030 dans laquelle 10% de chaque pays doivent être protégés de façon stricte, c’est-à-dire sans activité extractive (coupe de bois, pâturage, chasse, pêche).

 

Une volonté de concilier les usages incompatibles avec la réalité écologique

On constate depuis longtemps que le pâturage de troupeaux domestiques et l’exploitation du bois sont admis dans les cœurs de parcs nationaux comme dans une majorité de réserves naturelles et la chasse se pratique dans les réserves naturelles, les réserves biologiques intégrales et certains parcs nationaux. Or la protection forte devrait impliquer des aires protégées réellement dédiées uniquement à la nature et à ses processus écologiques évolutifs, non pas à ces usages. 

Aujourd’hui en France, moins de 1,54% du territoire métropolitain terrestre bénéficie d’une protection dite « forte ». À ce jour, on peut estimer que seuls 0,6%[1] du territoire terrestre métropolitain français assurent la libre expression des processus naturels.

Le pâturage par des animaux domestiques dans les parcs nationaux a de nombreux effets négatifs comme la régression de multiples plantes, l’érosion des sols, l’eutrophisation des lacs d’altitude et des prairies, la destruction des zones humides, la concurrence avec les ongulés sauvages (bouquetins, chamois, cerfs, mouflons) et la disparition des insectes à cause des traitements antiparasitaires des animaux domestiques avec des produits chimiques toxiques et rémanents.

L’exploitation du bois fait automatiquement régresser les espèces strictement forestières, liées aux bois morts et aux vieux arbres.

La chasse rend l’observation de la faune sauvage plus difficile, favorise artificiellement certaines espèces chassables comme le sanglier qui menace l’avifaune nichant au sol ou comme le cerf dont l’impact sur la végétation n’est pas négligeable sur des sols pauvres. Enfin, la chasse peut entraîner des tirs illégaux sur les grands prédateurs (ours, loups, lynx) qui sont perçus comme des concurrents indésirables.

 

Augmenter les surfaces protégées et y développer la libre évolution de la nature

Face au dérèglement climatique et à l’extinction des espèces, il est urgent d’augmenter les surfaces d’aires protégées mais surtout d’y développer la libre évolution sans exploitation forestière, sans pastoralisme, sans chasse et sans pêche.

Ces aires protégées en libre évolution assurent une préservation efficace des espèces qui y vivent et favorisent le développement des processus écologiques spontanés sur le long terme (production primaire, herbivorie, prédation, nécrophagie, décomposition de la matière organique, perturbations…), ce qui tend à rendre les écosystèmes plus complexes et plus résilients. Elles permettent également une meilleure séquestration du carbone dans la végétation ligneuse et dans les sols non perturbés. Enfin, elles remplissent réellement leur rôle de sanctuaires de la vie sauvage si elles accueillent des ongulés et leurs prédateurs (ours, loup, lynx) ou si elles favorisent leur retour sans conflit du fait de l’absence d’usages anthropiques, créant ainsi des réseaux trophiques robustes capables de réagir positivement aux changements globaux et assurant une prédation et une dispersion efficace des grands herbivores.

Il est temps de montrer le rôle écologique du loup dans un écosystème naturel, capable d’exercer une limitation des effectifs d’ongulés sauvages par prédation et une dispersion des animaux toujours en alerte, les forçant à exercer ainsi leur impact sur la végétation de façon plus diffuse, ce que l’on appelle l’écologie de la peur. Ces aires protégées en libre évolution permettraient de mesurer les aspects bénéfiques directs et indirects du retour des grands prédateurs, notamment sur la régulation des populations d’ongulés et de méso prédateurs et la régénération naturelle des forêts.

Elles sont également un atout sur le plan socio-économique, pour le faible entretien qu’elles génèrent, pour leur attractivité en matière de tourisme de nature, pour leur intérêt pédagogique et scientifique en tant que témoin face aux changements globaux, fournissant ainsi de précieuses informations pour une gestion des ressources naturelles soutenables dans les territoires voisins.

Du côté des incendies, rappelons d’abord que moins de 10 % des départs de feu en forêt serait d’origine naturelle[2]. Les risques d’incendies sont plus modérés dans les forêts naturelles, surtout si elles sont de taille importante, ce qui favorise les effets bénéfiques de l’évapotranspiration et des aérosols initiateurs de pluies. Excepté en haute montagne, les forêts naturelles sont le plus souvent constituées de feuillus qui brûlent beaucoup moins que les résineux. Le bois mort, caractéristique des forêts en libre évolution, regorge d’humidité. Les gros arbres agissent en dissipateurs de la chaleur, le sous-bois et les différents étages de la végétation protègent le sol de la chaleur, les sols profonds retiennent les eaux de pluie…

Sur le plan éthique, la libre évolution nous questionne sur notre attitude de domination de la nature. Selon la philosophe Virginie Maris[3], la nature peut être vue comme une « extériorité » permettant de  « borner notre empire ». Pour le philosophe Baptiste Morizot : « La libre évolution n’est pas une mise sous cloche, mais la préservation de potentiels évolutifs, de résilience et de dynamiques écologiques spontanées nécessaires en elles-mêmes et autour »[4].

Un levier de concertation pour repenser le développement des territoires

Cet accroissement de la superficie des aires en protection stricte peut être le levier de dialogues indispensables et riches entre citoyens, associatifs, socio-professionnels et institutionnels et de réflexions partagées pour construire l’avenir même des territoires concernés par ces aires. Dialogue  aussi sur tout ce qui peut s’imaginer et se construire en articulation directe avec elles, comme autant de facteurs de développement local soutenable fondé sur des pratiques agricoles, sylvicoles, touristiques, artisanales, scientifiques, éducatives et sociales respectueuses de la nature.

Pour notre avenir, redonnons de la place au vivant, offrons 10% de la France à la nature en libre évolution.

 

Toby Aykroyd, directeur de Wild Europe
Gilbert Cochet, président de Forêts sauvages
Patrice Dalo, responsable du réseau Forêt d’Alsace Nature
Christian Dronneau, correspondant d’Alsace Nature pour la Coordination Libre Evolution
Eric Fabre, co-fondateur de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire
Emmanuel Forichon, vice-président de France Nature Environnement Midi Pyrénées
Jean-Claude Génot, vice-président de Forêts Sauvages
Marc Giraud, porte-parole de l’ASPAS
Michèle Grosjean, présidente d’Alsace Nature
Francis Hallé, botaniste
Michel Jarry, président de France Nature Environnement Auvergne Rhône-Alpes
Béatrice Kremer-Cochet, vice-présidente de Forêts sauvages
Salvatore La Rocca, coprésident de Lorraine Nature Environnement
Jean-François Petit, président de Libre Forêt
Julie de Saint Blanquat, présidente d’Etats Sauvages
Valérie Thomé, vice-présidente d’Animal Cross
Maurice Wintz, président de France Nature Environnement Grand Est

 

[1] Source INPN. https://inpn.mnhn.fr/espace/protege/stats

[2] Georisques – https://www.georisques.gouv.fr/articles-risques/feux-de-foret/conditions-dapparition-et-facteurs-declenchants

[3] Maris Virginie. 2018. La part sauvage du monde. Seuil

[4] Morizot B. 2020. Raviver les braises du vivant. Un front commun. Actes sud/ Wildproject

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